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  • Rabat - Chechaouen


    Il paraît que la CTM est la meilleure compagnie de bus du pays. A la gare routière, il y a foule et pas de touristes. Le bus se pointe avec 30 minutes de retard et nous quittons Rabat à 15h15. Le site internet de la CTM annonce 4 heures de trajet, nous devrions donc arriver à Chefchaouen vers 19h30.
    Ma plus grande inquiétude, c'est surtout que nos valises, que j'aperçois sur le tarmac, restent sur place.


    Le bus, bondé de familles et d'enfants, est d'une propreté très douteuse. Pourvu que ça ne chouine pas !
    Après avoir quitté Rabat, nous traversons de grandes étendues monotones, on croirait la Beauce. Parfois on traverse de petites villes où les maisons cubiques, collées les unes aux autres, ressemblent à des constructions Lego. 
    La nuit est déjà tombée - et la pluie s'y met - quand nous faisons une halte dans une ville sinistre, où les types attablés aux terrasses, sous des auvents, ne le sont pas moins.
    "Tu veux aller faire un tour ?" me lance Yo, goguenard.
    "Heu, non merci, ils n'ont pas l'air très engageants dans le coin".
    Ca fait déjà une demi-heure qu'on est arrêtés devant ce café, je m'impatiente. "Bon, on repart où on couche là ???"
    "Ah non, pitié, pas ça, s'écrie Yo. Vas-y, file moi un cachou !"
    En liaison avec un ami resté à Paris, celui-ci confirme que l'arrêt qui s'éternise correspond à la pause repas du chauffeur.
    Le bus s'ébranle enfin, puis nous sommes plongés dans le noir complet. Noir dedans, noir dehors, le bus tangue dans la pampa marocaine, c'est vachement rassurant comme ambiance ...
    Au cas où, j'envoie un sms à ma collègue, et seule amie marocaine, Jam, qui m'envoie des boussa.
    Dans la nuit noire, l'écran de mon téléphone s'illumine.

    C'est P_o_L : "Tu es rentrée poulette ou toujours marocaine ?
    Moi " Je suis très exactement dans un bus plongé dans le noir, en route pour un village de montagne"

    Le bus effectue un 2ème arrêt et cette fois, je descends me dégourdir les jambes. Dans une gargotte, je prends un jus d'avocat, désormais un classique bien nourrissant, surtout quand il est servi en format milk-shake. Des jeunes assis à une table aimeraient visiblement engager la conversation avec moi mais leur français ne nous permet d'échanger que quelques mots.

    Enfin, notre bus se lance à l'assaut des montagnes et vers 21h, il s'immobilise sur la place de la gare routière. Il tombe des trombes d'eau et une touriste allemande nous propose de partager un taxi jusqu'à la ville.

    Arrivés là, suivis par de jeunes hommes qui nous demandent si nous voulons du "chocolat", [Chaouen est un haut-lieu de la culture de la marijuana], nous traînons nos valises dans les rues transformées en torrent. La mienne fait à peine plus de 10 kilos, certes, mais j'ai oublié quelques indispensables, comme un parapluie. Heureusement, Yo en a un et je m'aggrippe à son bras, lâchant régulièrement un "Oh putain !" quand un filet d'eau me coule dans la nuque et le dos. Mon jean trempe  dans la flotte. Nous nous arrêtons sous un auvent, le temps d'essayer de repérer sur mon guide où nous sommes et où nous allons. Un commerçant invite Yo à entrer dans sa boutique pour acheter des djellabas.

    "Il est con, lui, à me demander si je veux acheter des djellabas alors que je suis sous un déluge en train de chercher mon hôtel ?" explose Yo, passablement excédé.

    Enfin, nous apercevons l'enseigne de l'hotel Gernika et sommes accueillis par Raul, un jeune espagnol d'Alicante, très sympa. Je sors ma déclaration de vol, il n'a pas de quoi en faire une copie et propose de la garder et de me la rendre le lendemain matin. Je grimace, pas très envie de lui laisser l'original d'un document qui est indispensable à la poursuite de mon voyage mais Yo me tranquilise.

    Nous hissons nos valises dans l'escalier étroit. Notre chambre au dernier étage, à l'atmosphère monacale et peinte de rose saumon, est toute douillette et me plaît beaucoup. Dormir dans ce cocon en écoutant la pluie tomber, quel pied ! N'empêche, en descendant l'escalier abrupt de l'hôtel, je finis sur le cul. Je suis bonne pour un beau bleu, encore, tiens ....

    L'hôtel ne fait pas restaurant et sur les conseils de Raul, nous interrompons la soirée peinarde, face à son poste de télévision, du patron du restaurant "Chez Fouad" qui nous sert un délicieux tajine à la viande et aux figue et un autre à la viande hachée, le tout pour 75 drh. Son ardoise accrochée à la devanture du restaurant propose aussi des tajines de sardines, crevettes et même des tortillas espagnoles. C'est que la région est plus influencée par l'Espagne que par la France.

    Chefchaouen - que beaucoup de Marocains désignent par Chaouen - accueillit les maures d'Espagne quand ceux-ci furent chassés par les rois catholiques. Les juifs s'y installèrent aussi mais pas les chrétiens, auxquels la ville fut longtemps interdite. Dans le train entre Rabat et Fès, Zakariae, originaire de Chaouen, m'avait appris l'origine de son nom : "chouf" (regarde) et "chaouen" (les cornes) car elle se trouve entre deux pics.

    Nous rentrons bien vite à l'hôtel où, dans la salle à manger, nous pianotons sur internet (un ordinateur est mis à disposition des visiteurs) avant d'aller nous coucher là-haut sous les étoiles.

    Chez Fouad, rue Targui

  • Un dernier passage à Rabat (jusqu'à la prochaine fois, inch'Allah!)

    Rabat, début de soirée, B. nous récupère à la gare, accompagné d'une petite femme et d'un homme aux yeux dorés, et propose de boire un verre dans le coin. A l'italien du coin, je bois un jus d'avocat, mon préféré, et fait la connaissance de la présidente de l'association "Terres des femmes", très fière d'être la femme de coeur du mois du magazine "Femmes du Maroc", sauf que je ne retrouve pas trace d'elle sur internet ...

    Après les salutations d'usage, B. nous conduit jusqu'au quartier de Takadoum, pour une seconde nuit chez ses parents. En retrouvant le "festival" ouvert 365 jours par an et les ruelles (au marchand de ceintures pour caftans, prendre à gauche), on a un peu l'impression de rentrer à la maison.

    Dans le salon, devant la télé avec le père de B., je m'abstiens de commenter l'actualité, notamment le débat actuel au Maroc sur l'éventualité d'autoriser l'avortement en cas de viol ou inceste.
    [Plus tard, je raconte à Yo le dramatique siège organisé en 1997, alors que je venais de m'installer à Dublin, de la maison dans laquelle vivait une gamine irlandaise de 13 ans qui avait subi un viol.
    J'avais alors été horrifiée de lire que les ligues anti-avortement encerclaient sa maison pour l'empêcher d'en sortir et de partir se faire avorter en Angleterre. Ce sujet était tabou avec mes copines irlandaises et j'ai eu quelques échanges musclés avec les mêmes ligues anti-avortement qui exhibaient leurs monstrueuses affiches sur O'Connell street. Fin de la parenthèse.]

    B. et son père nous font aussi les éloges du roi actuel et de son père, Hassan II, qu'ils décrivent comme un homme simple à grands renforts d'anecdotes comme ce soir où dans une épicerie, Hassan II aurait acheté de la nourriture pour un vieux Marocain misérable qui ne l'avait même pas reconnu. J'observe Yo et m'amuse de le sentir trépigner intérieurement. La dévotion à la monarchie est omniprésente dans le pays, en témoignent les photos du roi qui ornent la moindre gargote, certains poussant même le zèle à orner leurs murs de portraits réalisés à la peinture.
    [C'est sûr que l'émotion est bien moins intense pour les Français face à un portrait de leur président. Le seul portrait de Sarkozy que j'ai vu, c'était au consulat de France, et d'une même voix, Yo et moi nous sommes écriés : "Quelle horreur !", moi ajoutant "T'as vu sa bouche, on dirait Donald Duck". Non vraiment, affinités politiques mises à part, notre président actuel, court sur pattes et joufflu du fessier, ne ressemble à rien.]

    Tout le pays prépare la fête du mouton et nos hôtes regrettent que nous n'y assistions pas. Moi aussi, pas pour assister au zigouillage en masse des pauvres ovins mais pour participer à la fête. Le père de B. confesse tourner la tête lors du coup de couteau fatal. Nous discutons avec B. jusqu'à 3 heures du matin. Il se plaint du manque d'écoute des Marocains et de sa difficulté à ce que ses amis s'investissent dans son association.

    Le lendemain, je suis réveillé en douceur par les bêlements des moutons qui, n'ayant plus que quelques jours à vivre avant la grande fête du mouton - dont ça va être la fête, c'est clair - passent sous les fenêtres. Sur la table du petit-déjeuner, la maman de Badr a disposé des melhoui et du miel. "Tu te rappelles le grand terrain du marché aux moutons que tu as vu le premier soir ? demande B. Il est plein aujourd'hui !"

    rabat,badr,y'a pas de bêê !

    Après avoir récupéré le plat à tajine offert par sa mère à Yo, B. hèle un taxi. Lui et Yo sirotent un thé à la menthe dans le café voisin tandis que je pénètre dans le consulat, désormais familier. Il n'y pas d'attente, je monte au premier étage, le séduisant Ali me reconnaît "Comment allez-vous, Mme X. ?" En dix minutes, mon laissez-passer est imprimé et je retrouve les garçons. Nous passons à la gare routière de la compagnie de bus CTM, la meilleure, paraît-il. Coup de pot, il reste 2 places pour Chefchaouen, départ 14h45. Jouant des coudes, nous achetons nos billets 100 drh + 5 drh par valise.

    En attendant l'heure du départ, et malgré notre insistance, B. refuse de nous abandonner et patiente avec nous au premier étage du café Sambuca. Nous ne mangerons pas avant l'arrivée à Chefchaouen dans la soirée, je m'offre donc la formule petit déjeuner avec omelette trop cuite. Yo qui ne voulait qu'un thé se retrouve avec la formule complète aussi. B. a raison, le sens de l'écoute, en tout cas des serveurs marocains, peut encore être amélioré.

    Sur l'écran de télé, Faudel chante "Tellement n'brick" en live de 1,2,3 soleils. Les quelques heures qu'il nous reste avant de quitter B. sont l'occasion de refaire le monde, une fois de plus, et de s'interroger sur le formidable élan de fraternité qui avait déferlé sur la France, au lendemain de la coupe du monde '98, suivi 4 ans plus tard de la tronche de Le Pen au 2ème tour de l'élection présidentielle et 7 ans plus tard, de violentes émeutes .... Un sacré électrochoc.

    B., intarissable, parle aussi de son association, des rencontres de volontaires du monde entier qu'elle a occasionnées, des nombreux projets auxquels il participe, sans aucune subvention extérieure.
    Il est 14h, une pluie fine tombe sur Rabat et abrège les adieux, m'évitant de pleurer devant B. Dans le taxi, Yo, ému, laisse échapper "C'est incroyable ! 5 ans après, ils m'ont accueilli comme si j'étais parti hier. Alors, ce séjour, ça t'a donné envie de revenir à Rabat?"
    Le pare-brise n'est pas le seul à tenter d'évacuer l'eau qui lui brouille la vue. Je me remémore tous ces visages souriants, les Abdel, Lotte, B., sa famille, tout ce temps qu'ils nous ont consacré, leur présence constante, leur générosité.

    Si le jeune homme rencontré dans le train entre Rabat et Fès, qui restera à jamais une énigme, a sans doute raison d'être pressé que son pays s'enrichisse, je ne lui souhaite pas de perdre un jour son passeport à Paris ...