19/05/2013
Voyage dans le ventre de Paris
Hier, vers 15h30, j'ai retrouvé ma petite Colombienne, Paola, au pied de l'église Saint-Eustache, pour un déjeuner quelque peu tardif. Elle avait envie de viande, je l'ai donc emmenée au Louchébem, restaurant boucher des Halles depuis 1878. Ne commencez pas à saliver, le propos de ce billet n'est pas le contenu de mon assiette, même si je vous défie d'avoir encore de la place pour une deuxième assiette du rôtisseur (jambon rôti, cuisse de boeuf et gigot d'agneau, 22€90, à volonté) servi avec 3 sauces et une savoureuse purée maison, elle aussi à volonté. Bon, je vois déjà Phil faire la moue, ok une petite photo, mais elle n'est pas de moi :
Paola a vite calé et le serveur, habillé en garçon boucher, lui a gentiment emballé le reste de son assiette de viandes pour qu'elle puisse le savourer à la maison; attention assez rare à Paris pour être soulignée.
La salle étant quasi-vide, j'ai discuté un peu avec le serveur, m'enquérant de l'activité du restaurant : le mois de mai est une catastrophe, m'a t-il dit. Un peu plus tard, j'explique à Paola la signification du mot louchébem, qui signifie "boucher" en argomuche, langage inventé par les bouchers du quartier, à l'époque où les Halles n'était pas un centre commercial mais véritablement des halles maraîchères, le fameux "ventre de Paris". Ces halles étaient fournies par les abattoirs de Paris, ceux de la Villette et aussi ceux de Vaugirard, une de mes balades préférées. Je pointe du doigt, par la fenêtre, la facade en boiseries du restaurant "Chez Denise" autre institution du quartier, et en profite pour glisser sur la magnifique et toute proche tour Saint-Jacques, dernier vestige de l'église Saint-Jacques de la Boucherie, où les découpeurs de viande venaient prier.
M'aidant d'internet, je lui révèle aussi la présence d'un immense charnier humain, le cimetière des Innocents, à l'emplacement de la fontaine du même nom, dont les ossements furent déplacés dans les catacombes lorsque les fosses commencèrent à s'écrouler sous le poids des squelettes qu'elles contenaient. En y réfléchissant, c'est peut-être ce qui a coupé l'appétit de ma jolie Colombienne, qui en redemandait pourtant et m'écoutait en ouvrant de grands yeux. Je prends à partie le serveur, qui s'ennuyait ferme à quelques pas, pour qu'il complète mes propos. Il nous invite à regarder les nombreuses photos, de l'époque du "ventre de Paris" qui ornent les murs du restaurant, en bas, dans l'escalier et à l'étage.
Après le dessert où Paola suit mes conseils et déguste un Paris-Brest, l'occasion pour elle autant que moi de découvrir (merci Internet), l'origine du nom de cette pâtisserie, tout en picorant les desserts de mon café gourmand (que chevere ! el arroz con leche de mi mama ! s'écrie-t-elle en dégustant une cuillerée de mon riz au lait à la cannelle), nous partons en exploration dans le restaurant.
Un autre serveur, plus âgé que le précédent, nous rejoint et fournit les légendes des photos. Il montre celle d'un type rougeaud, coiffé de gigantesques oreilles de porc, verre à la main. "C'est ce qu'on appelait un fort des Halles, dit-il. Ce sont les types qui portait des quartiers de viande entiers sur leurs épaules, à l'époque. Ce monsieur est venu il y encore 5 ans, c'était un colosse, plus grand que moi. Ils portaient le chapeau qui est dans l'escalier." Accroché au mur, il y a un chapeau à larges bords ronds, une sorte de sombrero. Après recherches, il s'agit du coltin, un chapeau muni d'un disque de plomb. Un site rend un fort bel hommage aux forts des Halles, et en musique, ici. Je pique une photo :
Didier, puisque c'est son prénom, complète ma mémoire défaillante en donnant les dates de la destruction des Halles.
"C'était l'équivalent des Halles de Rungis d'aujourd'hui, n'est ce pas ? demandai-je. On vendait tous les produits frais, ici, pas seulement la viande ?"
Didier confirme et pointe le doigt : " Du côté de la bourse du Commerce, ancienne halle aux blés, c'était le marché aux volailles. Au pied de Saint-Eustache, le marché de la viande."
Je l'interromps : "Vous avez connu les Halles de l'époque, on dirait ?"
- Oui, j'étais tout gamin et j'accompagnais mon père qui venait au cul des camions aider au déchargement, pour gagner un peu d'argent avant de partir travailler. Moi je l'attendais dans la voiture mais je m'en souviens bien."
Quelle chance de rencontrer quelqu'un qui qui n'est pas là par hasard mais véritable contributeur de la mémoire du quartier. Un griot des Halles !
Paola est aussi ravie que moi de ce déjeuner très culturel. Didier nous entraîne jusqu'à l'écran LCD, à l'entrée du restaurant, qui diffuse des images de l'époque, qu'ils ont eu quelque mal à retrouver. On y voit une photo de la facade du restaurant, à l'époque, lorsque son entrée se trouvait dans l'angle.
" Vous trouverez toutes les infos sur le site internet du restaurant " précise Didier. Moi, je crois que je ne vais pas tarder à me programmer une balade-reportage dans ce quartier, un must pour la gourmande que je suis, non ?
Si l'histoire du restaurant et du quartier vous intéresse, cliquez sur l'onglet Historique, là. Pour des photos d'époque, c'est ici. Si vous êtes tombée amoureuse d'un boucher qui le parle ou que vous voulez juste faire le malin au prochain dîner avec vos potes en parlant l'argomuche, cliquez là. Et surtout, ne manquez pas d'aller vous taper un morceau de la savoureuse barbaque du Louchébem, où les serveurs sont si sympas (parce que ce sont de vrais Parisiens, eux ! )
Le Louchébem au 31 rue Berger, Paris 1er (Tel 01.42.33.12.99)
13:40 Publié dans A Paris - dans le centre, Gens (d'ici et d'ailleurs), Mon Paris | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : je vous ai croisé, louchébem, restaurants, paola
13/05/2013
Kiwi(s) !
Le samedi 4 mai, c'était ma dernière balade bénévole pour Parisien d'Un Jour. N'ayant pas réussi à honorer, en 2012, les 6 balades annuelles minimum demandées, j'ai préféré arrêter. Difficile de sacrifier une demi-journée de son précieux weekend quand, en déplacement chaque semaine ou presque, c'est le seul moment que l'on peut consacrer à ses amis. Et encore plus à l'arrivée des beaux jours, où mes envies de weekends au vert sont aussi fréquentes que les mails de PDJ.
Et puis j'ai un autre projet de bénévolat dont j'espère vous parler bientôt, quand ma candidature sera acceptée. Un projet très enthousiasmant, en parfaite cohérence avec mes valeurs et mon parcours professionnel.
N'empêche, être guide bénévole pour Parisien d'Un Jour a été une belle expérience. J'ai rejoint l'association en septembre 2011 pour d'une part, contribuer à donner une meilleure image des habitants de ma jungle urbaine et d'autre part, multiplier les occasions - trop rares - de converser en anglais. J'ose croire que j'ai rempli ma mission. De son côté, PDJ a exaucé mes voeux en ne m'envoyant que des visiteurs anglophones, à l'exception de Paola, ma petite Colombienne.
Le 4 mai, donc, je suis passée chercher Angie et Stan, un couple de fermiers néo-zélandais, dans leur joli hôtel La Maison Favart (A), du côté de Richelieu-Drouot. Du coup, nous avons fait ma balade, qui devait partir de la place de la Concorde, à l'envers. J'ai fait un démarrage en beauté en partant dans la direction opposée de celle souhaitée, ce dont je me suis rendu compte en arrivant à l'angle des rues Lafayette et de Châteaudun. "Ce n'est pas grave, Sophie, a dit Angie, nous on est contents de visiter Paris".
Du coup, comme on repassait du côté de Richelieu-Drouot et que je leur parlais des passages parisiens, nous avons fait un détour par le passage Jouffroy (B) et celui des Panoramas (C).
De là, nous prenons la rue Vivienne et comme je ne suis pas encore dans un de "mes quartiers", je marque un rapide arrêt pour m'asssurer, plan à la main, que celle-ci débouche bien sur le Palais-Royal. Deux hommes s'arrêtent successivement pour proposer leur aide. "Arrêtez, je suis censée être guide touristique, dis-je en rigolant".
Nous longeons la place de la Bourse (D), que Stan prend en photo pour un de ses fils qui travaille à la bourse d'Auckland. La rue Vivienne est quasi déserte par cette première belle journée ensoleillée qui a favorisé une fuite des Parisiens. Cette parenthèse silencieuse est bien agréable entre le vacarme du boulevard Montmartre que nous venons de quitter et celui de la rue de Rivoli qui nous attend.
Mes fermiers néo-zélandais ont l'air plutôt sereins dans ma jungle urbaine, eux qui vivent en plein centre de l'île avec leurs moutons et pas grand-monde à la ronde. Angie a une maison d'hôtes et m'invite à y séjourner. "Si vous avez des moutons, vous faites des barbecues", demandai-je à Stan. "Oh oui !" Cet argument, couplé à l'alléchante description du pain maison d'Angie, visiblement fort apprécié de ses visiteurs, et une vieille envie de visiter la Nouvelle-Zélande me séduisent. En plus, Stan tond lui-même ses moutons et même s'il n'est pas galbé comme Luke O'Neill dans "Les oiseaux se cachent pour mourir ", ça doit valoir le spectacle.
Nous voici dans la rue de Beaujolais, au charme rétro avec son escalier en pierre et nous entrons dans le jardin du Palais-Royal (E) où Parisiens et touristes se rafraîchissent au bord de fontaines. Le temps d'une pause photo sous les roses, je découvre qu'en Nouvelle-Zélande, on ne dit pas "Cheese" pour garantir un sourire photogénique mais "Kiwi". Je raconte à mes compagnons l'anecdote du petit canon du Palais-Royal et profite de ce détour pour entraîner Angie dans la boutique de Serge Lutens. Elle aimerait dénicher une tenue pour le mariage d'un de ses fils, je propose donc de terminer la promenade aux Grands Magasins du boulevard Haussmann, où elle devrait trouver son bonheur.
Pour l'heure nous traversons le parterre de colonnes de Buren pour rejoindre la place Colette, jeter un oeil à la Comédie Française et rejoindre le Louvre et sa pyramide de verre, que Stan n'a jamais vue. Je laisse le choix à mes visiteurs de l'axe pour rejoindre la place de la Concorde, soit le jardin des Tuileries, soit la rue de Rivoli. Ils choisissent le jardin (G), que je n'ai pas traversé depuis une bonne dizaine d'années ! C'est l'occasion pour moi de découvrir que la superbe arche qui fait face au Louvre rend hommage à Napoléon.
Nous voici place de la Concorde (H) où avant l'obélisque trônait une autre curiosité qui fit perdre la tête, au sens propre, à Marie-Antoinette, Danton, Charlotte Corday et plus de 1000 guillotinés en un an. J'aime bien amener les touristes sur cette place majestueuse qui a résonné, autrefois, des cris de l'hystérie collective. Mes Néo-Zélandais, comme beaucoup d'autres, pensaient que la guillotine se trouvait place de la Bastille; c'est qu'elle a pas mal voyagé, la Veuve ...
De la place de la Concorde nous rejoignons la rue de Castiglione qui, comme nombre de rues alentour, célèbre une victoire napoléonienne et aussi, mais il faut avoir de bons yeux pour la débusquer, la mémoire de l'ambassade du Texas, dont la France fut le seul pays à reconnaître l'indépendance, pendant les 9 années où, libéré du Mexique, il n'était pas encore tombé aux mains des Américians.
Nous débouchons place Vendôme dont la colonne de bronze, inspirée de celle de Trojan à Rome, fut érigée en fondant les canons pris aux Russes et Autrichiens. Pour l'anecdote, sous la seconde guerre mondiale, les nazis élurentt domicile ici, au Ritz, tandis qu'à leur nez et barbe, au n°15, s'installait le réseau de résistants Saint-Jacques, dirigé par Maurice Duclos.
Angie et Stan ont soif et envie de m'offrir un verre, je les emmène donc place du Marché Saint Honoré (I), histoire de profiter d'une terrasse sans circulation automobile. Je bois du cidre tandis que Stan paie 7€ pour un verre de vin. Avoir soif coûte la peau du cul, place du marché Saint Honoré ... Je montre à mes compagnons le chemin parcouru, pour qu'Angie puisse en retrouver les étapes dans son guide touristique. Et je leur conseille vivement, le lendemain matin, de profiter de leurs dernières heures parisiennes pour se balader dans Montmartre plutôt que sur les Champs-Elysées.
La balade touche à sa fin. Cette pause nous a un peu coupé les jambes et je propose de remonter jusqu'aux grands magasins en bus, que nous prenons avenue de l'Opéra (J).
A 19 heures, j'abandonne Stan et Angie dans l'effervescence du Printemps Haussmann, les embrasse et leur fait promettre de me raconter la suite de leur séjour parisien. Nous avons passé 4 heures à marcher et parcouru pas loin de 5 kilomètres, je suis éreintée, retour maison pour un samedi soir sur mon canapé, avec un bon verre de rhum.
16:41 Publié dans A Paris - Vers le Louvre, Gens (d'ici et d'ailleurs), Parisienne d'un jour | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : je vous ai croisé, parisien d'un jour
11/10/2011
Victor, ou quand le futur se fait si proche
Il la prend en charge devant la gare du Nord, un soir. Après quelques minutes de silence, ils engagent la conversation, sur les balivernes habituelles : d’où elle rentre, les bouchons, la météo, son métier. Il demande si ce n’est pas trop dur pour son petit ami de la voir partir chaque semaine. Sa question tout à fait anodine appuie ce soir là où ça fait mal. Très mal. Dans l’habitacle sombre, les larmes lui montent aux yeux, en une fraction de seconde. Elle ne peut même plus parler. Elle se ressaisit difficilement, tente de plaisanter sur le fait que seules ses plantes se languissent d’elles, et encore, même pas, car elle les a choisies increvables.
Il s’étonne, une femme « comme elle », pose les questions habituelles, comment , pourquoi, donne les conseils de celui qui ne la connaît pas : sortir, voir du monde, ne pas se refermer sur soi-même. Ils discutent comme deux vieux amis. Le naturel de leur conversation a quelque chose d’incongru et de terriblement humain. Il jette un coup d’œil dans le rétroviseur.
« Vous avez quel âge ?, demande-t-il.
– Quel âge vous me donnez ? » rétorque-t-elle, confiante.
– La quarantaine ? »
– Merde, vous m’avez ruiné ma soirée, Victor ! D’habitude, on me donne au bas mot 5 ans de moins que mon âge. Décidément, tout fout le camp.»
Ils rient ensemble et se charrient. Soudain, son ton se fait plus grave et ses yeux noirs l'accrochent dans le rétrovisuer.
« Écoutez moi, je vais vous raconter une histoire. Peut-être que vous ne me croirez pas, peut-être que vous me prendrez pour un illuminé. J’ai moi-même encore du mal à y croire. Tel que vous me voyez là, j’ai 47 ans. Je suis divorcé et j’ai 2 enfants. Ma femme et moi, on s’est séparés il y a plus de 10 ans. Pendant des années, j’ai traîné sur des sites de rencontre, enchaîné les plans cul. Je me retrouvais au pieu avec des femmes que je ne connaissais pas deux heures auparavant. Au début, c'est la fête, on croque sa liberté à pleines dents. J’en ai profité mais au fur et à mesure, les matins deviennent mornes et on se demande où on va. On se sent merdeux. On perd l’estime de soi. On ne croit plus aux mots d’amour.
Au printemps dernier, je suis allée passer une journée avec mes enfants au Futuroscope. Dans l’après-midi, on est à la cafétéria de l’hôtel. Une femme se retourne brusquement, me rentre dedans et je me renverse le café sur la chemise. Elle s’excuse avec un fort accent anglais. En moi-même, je pense « Quelle conne d’anglaise ! » Je dis à mes gosses de m’attendre et je monte dans la chambre me changer, en pestant. Quand je redescends, son enfant a sympathisé avec les miens. Elle m’offre un café pour se faire pardonner et nous nous asseyons ensemble. L’enfant est en fait son petit-fils. Et elle n’est pas anglaise, mais portugaise comme moi. Son accent vient du fait qu’elle vit dans l’Ontario, à quelques kilomètres de la ville dans laquelle j’ai moi-même vécu, enfant. Une sacrée coïncidence. Finalement, on passé toute la journée ensemble. Et depuis, on ne s’est plus quittés. Moi qui m’étais toujours juré de ne jamais sortir avec une portugaise.
Je ne sais pas où cette histoire me mènera. Ce n'est pas facile, elle est veuve et ses filles sont très possessives et ne semblent pas prêtes à accepter qu'elle refasse sa vie. Peut-être que le jour où je vous reprendrai en course, je serai seul et malheureux, et je n’y croirai plus, de nouveau. Mais si on m’avait dit, il y a encore quelques mois, que je serais heureux comme je le suis aujourd’hui, je n’y aurais pas cru. Vous savez, la vie, ce n’est que des choix. On prend à droite ou on prend à gauche. On saisit sa chance ou pas. On prend des risques ou on reste au chaud dans ses certitudes. Quand vous perdrez espoir, pensez à ma jolie histoire et s’il vous plaît, continuez à y croire. »
Devant chez elle, ils ont poursuivi la conversation encore quelques instants. Elle a claqué la porte de la confortable berline et munie de ses bagages, elle a levé les yeux vers la fenêtre où aucune lumière ne brille plus depuis longtemps. Pourtant rien n'a plus terni son sourire intérieur ce soir-là. Victor et son histoire d’amour toute neuve l’auront empêchée de sombrer dans la mélancolie, au moins pour quelques heures.
En refermant la porte de son appartement, elle ne souhaite qu’une chose à Victor : que la prochaine fois qu’il arrêtera son taxi devant elle, il soit toujours aussi heureux.
23:41 Publié dans Gens (d'ici et d'ailleurs) | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : je vous ai croisé
21/10/2010
Marie et Bruno au Café de Bouzigues, à Aigues-Mortes
La semaine avait pourtant commencé mollement. J'étais très fatiguée de ma semaine éreintante à Angoulême et ce lundi matin, je découvrai avec agacement que mes trois stagiaires, dernier groupe de 7 à être formées, étaient visiblement venues en formation à reculons, effrayées par les retours des précédents groupes.
Pourtant, ouvrir les rideaux, au saut du lit, sur la mer et les mouettes virevoltantes, et m'endormir le soir au bruit des vagues valait toutes les grimaces du monde. Et le soir, franchir le pont tournant puis prendre le volant, dans la nuit noire, pour rallier Aigues-Mortes, piloter ma voiture dans ses ruelles étroites, me garer le long des remparts, niquer mes talons sur les pavés, et m'installer dans un de ses très bons restaurants, vides de touristes était un moment de détente que je savourais à sa juste valeur.
Hier soir, déjà, je m'offrais un petit plaisir : me faire tripoter les cheveux par Luc, très sympathique coiffeur au charme troublant, installé à côté du Super U Port-de-pêche. Quand il m'a demandé "Et alors, comment ça a été, cette journée ?" en me parlant de mes trois poils sur le caillou comme si j'avais la toison de Samson, j'ai oublié le poisson mal décongelé du midi. Je l'ai même tutoyé. Luc est le genre de coiffeur dont j'imagine que toutes les clientes sont amoureuses. Maniant ciseaux et peigne avec la légèreté d'un oiseau, il discute manifestations et éducation nationale. Dommage que je ne puisse pas répondre à son invitation à essayer des choses ensemble (il parlait de coupes de cheveux bien sûr).
Après avoir confié mes cheveux à Luc, je remettai mes pieds entre les mains d'une podologue-pédicure qui me fit des petons de poupon. Hier soir, je vous l'ai dit, c'était la fête à Fiso.
Aujourd'hui, mes stagiaires ont le sourire et la plus râleuse des trois est allée acheter une fougasse d'Aigues-Mortes pour "me faire goûter la spécialité du coin", que nous partageons autour d'un café imbuvable, l'après-midi. J'observe, amusée, une très maigre jeune femme de l'étage gratter conscinecieusement le sucre du dessus de la fougasse, dont elle s'enfile 3 parts.
Aujourd'hui, c'est ma dernière soirée au Grau-du-Roi. Reposée par le profond sommeil dans lequel je m'enfonce chaque soir, je m'offre un jogging de près d'une heure au ras des vagues, entre le quai Colbert et Port Camargue. Sur le sable, des grappes de moules mais aussi d'hideux sacs en plastique enfouis dans le sable, des gobelets, des chaussures oubliées, des crabes blanc-gris léchés par le sel, des squelettes de poissons et sous mes baskets, des coquillages en miettes. Lorsque le soleil se couche, transformant les nuages en barbe à papa rose et parme, je m'étire face à la mer et rentre au Splendid hôtel me doucher. Parenthèse : le Splendid hôtel est super. On y dort comme un bébé, y'a du fromage et du jambon au petit déj' et la jeune fille anglaise préposée au service est adorable.
Il est presque 21 heures quand je pousse la porte du Café de Bouzigues, à Aigues-Mortes, endroit chaleureusement recommandé par la jeune poologue. La veille, me heurtant à la porte close, j'avais retrouvé avec plaisir le service irréprochable et la délicieuse soupe de poissons du restaurant les Arcades. Outre le service toujours aussi soigné, les olives vertes "de notre jardin", dixit la serveuse, et le feu dans la cheminée, mention spéciale au restaurant les Arcades : sur la table, un porte-serviette cache un sac en plastique pour emporter les bouteilles de vin non terminées.
Le Café de Bouzigues est bien rempli et les couleurs chaudes. Au mur, des affiches de taureaux et des guirlandes lumineuses. Personne pour m'accueillir alors je patiente près du bar. Un homme est assis, me sourit, se lève précipitamment, vaguement embarassé : "Je suis client, mais je vais le chercher".
Pas le temps de l'arrêter, de lui dire que je ne suis pas pressée, il a disparu au fond du restaurant. On m'installe à une table de deux, voisine de la sienne. Je sens qu'il m'observe. J'avise des livres de la région, chouette j'aurai de quoi remplacer mon roman de Nick Cornby, que j'ai oublié à l'hôtel. Pourtant, ce soir, je ne lirai pas. Une jeune femme brune a rejoint le client prévenant et ils ont pris place sur une table ronde.
Il se penche vers moi "Si vous voulez gratter l'amitié avec nous, vous êtes la bienvenue". Faut pas me le dire deux fois et après confirmation, je prends mon sac et m'installe à leur table. Les présentations sont faites : Fiso, Bruno, Marie.
Bruno, qui a des cils noirs de faon, m'apprend qu'il est restaurateur au Grau-du-Roi. Son restaurant c'est le B Plage, non loin de mon hôtel. Marie, originaire de Sète, travaille au Yacht Club, à la Grande Motte. Et tandis que je me présente, Christophe, le patron du café de Bouzigues, s'installe pour dîner avec nous (enfin, c'est moi l'intruse, comme vous l'avez compris). On nous apporte la mise en bouche, une mousse de raifort sur saumon fumé, coiffé de pousses de betterave. Parenthèse : les mises en bouche sont une attention que j'ai découverte en province. A Paris, rien n'est gratuit. Fin de la parenthèse.
"Nous fumons nous-mêmes notre saumon" dit Christophe et je les suis lorsqu'il traverse le patio, Marie sous le bras, pour lui montrer son fumoir. Il en est très fier et s'amuse à fumer toutes sortes d'aliments. Si le taureau fumé est dégueulasse, il paraît que le magret fumé, c'est une "déchirure".
En entrée du menu complet à 29€50, je choisis des huîtres de Bouzigues gratinées au beurre blanc, crème de panais tandis que Bruno se tape un foie gras poêlé aux figues. Maintenant, je le sais, les huîtres de Bouzigues proviennent de l'étange de Thau, à proximité de Sète, découverte l'année dernière.
En plat, nous tombons d'accord sur des encornets farcis d'une compote de pieds de cochon et de gambas, polenta dorée et coulis d'étrilles. Je louche sur le pigeonneau désossé, mais charnu, dans lequel Christophe mord avec gourmandise. Les encornets sont délicieux, la polenta un peu trop salée à mon goût.
"Pourtant, je n'y croyais pas, quand mon chef Renaud m'a sorti ce mélange pieds de cochon-encornets" dit Christophe, précisant que la carte est changée chaque mois. comme ils me regardent mitrailler les plats et la déco d'un air perplexe, je confie que je suis blogueuse. "Coupe le micro, Fiso" dit Bruno. Ce soir, pourtant, le plaisir n'était pas seulement dans l'assiette. Loin de là. D'ailleurs, mes photos ne rendent rien. On s'en passera donc, mais croyez-moi, le café de Bouzigues est un endroit où l'on mange bien.
Le repas se poursuit de façon très conviviale. Je les écoute discuter de leurs difficultés de restaurateurs tout en admirant le charme piquant de Marie, très élégante avec ses cheveux cuivrés et ses lunettes carrées. Bruno fait défiler sur son I-Phone les photos des plats qu'il sert dans son restaurant, comme pour me prouver que contrairement à ce que m'ont dit mes stagiaires, il y a aussi de bons restaurants au Grau. Et c'est vrai que ses parilladas de poisson ou encore sa morue fraîche font envie, de même que les transats en bord de plage.
"Le rosé ça fait bronzer" dit Marie, et moi j'ai pris un petit coup de soleil alors vers 23h, je salue mes convives. "Ce fut un vrai plaisir de faire ta connaissance", dit Marie. "Merci à vous de m'avoir invitée à votre table, c'est la première fois que cela m'arrive en 2 ans" dis-je en lui serrant la main. "Ah mais Bruno, c'est un gentil, il aime les gens".
Et moi, j'aime les gens qui aiment les gens. Alors si je reviens dans la région, cette fois, je n'irai pas dîner à Aigues-Mortes. J'irai saluer Marie et Bruno et boire à l'amitié.
Ce soir-là, dans la nuit noire, avec les marais salants quadrillant mon GPS de lignes oranges, je réalisai, avec une pointe de tristesse, que c'était la dernière fois que je faisais la route entre Aigues-Mortes et le Grau-du-Roi.
A l'entrée de la ville, j'obéis à la voix qui me dit de prendre à droite, puis à gauche, et je m'engage dans les rues désertes de la ville, jusqu'au boulevard du maréchal Alphonse Juin où j'ouvre ma portère sur les cris des mouettes et le ressac des vagues.
J'aime ces endroits inconnus qui me deviennent familiers après quelques jours. Comme le corps d'un homme qu'on aime au présent, dont on veut retenir chaque détail. On s'enivre de son parfum en se disant que ça ne durera pas, on tente de retenir la magie de l'instant, de la graver dans sa mémoire sensorielle. Je n'oublierai pas de sitôt Marie et Bruno. Je m'habituais déjà à attendre patiemment que soit terminée la valse des bateaux dans le port du Grau-du-Roi pour franchir le pont tournant. A découvrir le lever du soleil sur la mer, comme si j'avais grandi avec ce spectacle sous les yeux.
Je suis un caméleon. Une tortue qui balade sa maison sur son dos. Se sentir partout chez soi, est-ce que cela veut dire n'être nulle part vraiment ?
Le Yacht Club à la Grande Motte
01:25 Publié dans Gens (d'ici et d'ailleurs) | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : le café de bouzigues, le yacht club, le bplage, je vous ai croisé
22/12/2009
Narjess au Nouvô Cosmos
Dimanche dernier, j'ai bravé le froid et avalé les stations de métro pour retrouver une de mes belles rencontres, sur un site du même nom, dans un café bondé, métro Jourdain. Il m'avait invité au concert d'une de ses connaissances qui jouait au sein du quatuor Girls Soul Power.
Je suis arrivée en avance (si, si, c'est vrai !) et ai siroté un mojito en l'attendant. Et l'ambiance n'a pas tardé à se réchauffer, au Nouvo Cosmos, en glissant sur les voix veloutées de Sheliyah et Abi, rhytmées par le saxo de Nathalie Ahadji et les percusions de Narjess.
Stevie Wonder, Sade, Lauryn Hill, du gospel et d'autres incontournables funk soul pour mon plus grand bonheur !
Su la page Myspace de Narjess, justement, j'ai eu un coup de coeur musical pour la chanson Bang Bang sur laquelle elle a joué avec Yalloh. Entre violons et violoncelle, j'en fais de belles découvertes sur Myspace !
Narjess quitte très bientôt la France et elle m'a glissé qu'elle jouait au même endroit avec les mêmes personnes le dimanche 10 janvier ... Justement le jour du prochain brunch entre blogueurs ! C'est pas de la balle, ça ?
Un petit extrait de l'ambiance, dimanche soir, avec l'autorisation de Narjess (et encore merci à Daniel !) :
23:18 Publié dans Mon Paris, Muzik | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : je vous ai croisé, le son de fiso




