23.05.2009

Retour à Ivry sur Seine

« Salut ma poule, c’est Fiso »

Celui que j’appelle affectueusement « ma poule », c’est L., mon ex-collègue, de la bande des 3 terribles, également connus comme le gang des « noeuds roses » (hé hé ... c'est juste le sigle de leur marque de vêtements préférée).

« Dis donc, figure-toi que pour une fois, je bosse en région parisienne. Je donne même une formation au centre de …, je passe tous les matins devant vous, ce serait l’occasion de venir déjeuner ou boire un café avec vous, non ? ».

Dès le lundi, j’ai compris qu’abandonner mes stagiaires pour aller déjeuner avec mes anciens collègues serait impossible. Mes 3 stagiaires étaient super sympas. Ce serait donc un café, et L. et JJ commençant très tôt et finissant donc avant 17h, je devrais avancer mon réveil d’au moins 30 minutes si je voulais passer un peu de temps avec eux avant d’attaquer ma journée de formation. Mercredi, j’ai avancé mon réveil de 30 minutes. C’est dire si je les aime. 

J’ai pris un ticket visiteur et me suis garé dans le parking à 8h15. C’est la première fois que j’y gare une bagnole et pas mon vélo. A la barrière, il y avait toujours cet ancien gendarme avec lequel je discutais parfois.

JJ et L. m’attendait dans le hall d’entrée. JJ a fondu depuis 6 mois, ça lui va super bien mais je me suis retenue de faire une remarque car on ne sait jamais pour quelle raison quelqu’un perd 10 kilos en si peu de temps. En fait, je l’ai appris le soir même, il a tout simplement arrêté de manger 3 desserts à chaque repas et s’est mis au jogging. 

Ce matin, on me sert mon café. Avant c’était moi qui étais de corvée (une douce corvée dont je m’acquittais avec le sourire). Rien n’a changé si ce n’est que le trophée qu’ils m’ont soutiré le jour de mon départ a disparu du tableau de chasse.

On discute comme si on s’était quittés la veille. Peu avant que je ne les quitte, j’entends un pas dans le couloir et les deux coups à la porte caractéristiques. Mon ex-boss entre dans le bureau. Ca me fait plaisir de le revoir. Je lui explique mon nouveau job avant de promettre de repasser à la première occasion et de filer.

A l’accueil je retrouve une de mes anciennes hôtesses d’accueil. Mes 2 quinquas sont en vacances. Les employés affluent, déjà certains se retournent vers moi d’un air interrogateur, il faut que je me sauve avant de croiser trop de têtes connues et de me mettre en retard.

Le soir, je suis de nouveau devant l’entrée. JN, ma muse bloguesque, m’attend depuis une heure car j’ai eu du mal à quitter mes stagiaires. 5 mois que je ne l’ai pas vu. On en aura des choses à se raconter, dans un recoin du Shannon pub.  Qui a dit "loin des yeux, loin du coeur" ?

10.11.2008

2 jours à revivre*

Il a suffi d’une note d'elle, d’une voix rocailleuse sur une mélodie d’amour, comme ce paysage de landes et de pierres que j’aime tant et qui me manque, pour que le souvenir de cette journée, pourtant banale, me revienne.

Je pense souvent à l’Irlande, ces derniers temps.

Peut-être parce que l’automne est une saison qui lui va bien, et que la pluie d’ici me rappelle celle de là-bas.

Cette journée là, pourtant, était une journée d’été, mais l’été irlandais, vous savez …

 

J’avais emmené un ami sur les routes du Connemara, pour plusieurs jours de flâneries, sans montre ni télévision. Nous roulions au hasard de nos envies, nous arrêtant au hasard d'un lac, d'un pub ou d'un port, et dormions dans quelque Bed & Brekfast qui nous avait plu. Mes yeux d'enfant émerveillé embrassaient les falaises, jouaient avec les mouettes, dialoguaient avec les old Paddy's burinés du coin, s'embuaient au fond d'un pub noirci par la fumée, où des musiciens chantaient ma mélancolie. Ce jour-là, l'air était vif, et nous avons partagé un panier de pinces de crabes dans un pub, sur le port du vieux village de pêcheurs de Roundstone.

 

Je m’en souviens, nous nous étions attablés près d'une fenêtre et nous sucions avec gourmandise les pinces charnues en mordant dans du pain maison, à la mie bien brune. Pour étancher notre soif, une pinte de Guinness, bien sûr, à la mousse bien noire.

La lumière était belle et le soleil dardait parfois ses rayons à travers l'épais voile gris.

Après le repas, nous nous sommes promenés sur le port de Roundstone.

Nous avons admiré ses jolies maisons colorées qui se découpaient dans les gris des pierres et du ciel, ses jardinets fleuris, ses barques abandonnées au fil de l’eau et la silhouette des twelve Bens qui se découpaient sur le ciel. Nous avons respiré le vent iodé, il nous fouettait les joues et emmêlait me cheveux.

 

Pus tard, nous avons repris la voiture. Je voulais m’arrêter à chaque virage tellement la beauté de la nature me coupait le souffle.

Ici, les ruines d’un château posé au bord d’un lac, là une maison au toit de chaume, ailleurs des rocailles, avec pour seul horizon le bleu de la mer.

Des panneaux écrits en gaélique, source de fou-rires mémorables et répétés, parfois un vieux papy irlandais, la casquette vissée sur le crâne, pédalant nonchalamment sur une bicyclette aussi rouillée que lui.

Dans le Connemara, le temps n'existe pas, à l’instar de ces troupeaux de moutons tranquillement allongés au milieu de la route. Que faire, sinon couper le moteur et attendre qu'ils daignent aller brouter ailleurs ?

Le vert n'a jamais été aussi beau que sur cette terre arrosée par la pluie et battue par le vent. Et la tourbe brune et luisante, comme des mottes de chocolat noir, et des buissons de bruyère pour toute végétation, dans ce paysage lunaire.

Plus tard, pour nous réchauffer, nous nous sommes arrêtés dans un pub qui surplombait un lac magnifique. Il était vide et le patron, un jeune homme jovial, a discuté avec nous. Nous avons joué aux fléchettes, bu de la Guinness, encore, et puis, alors que nous repartions, ils nous a offert un pack de deux pintes de Guinness, que j’ai longtemps gardées, et utilisées.

 

C'était il y a dix ans mais je n'ai pas oublié cette après-midi là. Je la garde au chaud dans mes souvenirs, quand j'ai besoin d'un rayon de soleil à travers le voile gris qui s'abat parfois. 

J’espère que tu ne l’as pas oubliée, toi non plus, où que tu sois maintenant.  J’aimais ton profil d'oiseau de nuit, ton catogan, ta misanthropie, ton cynisme et ta culture.

Ton amitié me manque, parfois, mais les paysages du Connemara me manquent si souvent, si tu savais.  

 

* parce que Jean Becker a magnifiquement filmé le Connemara dans "2 jours à tuer". J'ai eu un énorme pincement au coeur en y reconnaissant Rounstone, justement.

 

 

14.08.2008

Retourner au point de départ

 

(Un soir de septembre, dans un tramway, il lui a mis son casque sur ses oreilles et a dit : « Cette chanson, je l’ai écoutée en ne pensant qu’à toi ».

Les premières notes de piano ont résonné. Sur ses joues, les larmes ont coulé sans fin. A quoi bon demander pardon ?

Tard dans la nuit, elle s’est endormie contre son torse.

Au petit matin plein de promesses, ils avaient décidé de revenir ensemble « là où tout avait commencé ». Mais le temps avait fragilisé leur amour et il s’est cassé en mille morceaux comme un vase ébréché.)

 

Come up to meet you, tell you I'm sorry
You don't know how lovely you are
I had to find you, tell you I need you
Tell you I set you apart

Tell me your secrets and ask me your questions
Oh let’s go back to the start
Running in circles, coming in tales
Heads are a science apart

Nobody said it was easy
It's such a shame for us to part
Nobody said it was easy
No one ever said it would be this hard

Oh take me back to the start

I was just guessing at numbers and figures
Pulling your puzzles apart
Questions of science, science and progress
Do not speak as loud as my heart

Tell me you love me, come back and haunt me
Oh and I rush to the start
Running in circles, chasing tails
And coming back as we are

Nobody said it was easy
It's such a shame for us to part
Nobody said it was easy
No one ever said it would be so hard

I'm going back to the start

 

 

13.05.2008

Marthe

A peine franchie la jolie porte en bois habillée de fer forgé, le salon-salle à manger. Sombre, confiné, jamais aéré. On n’ouvrait jamais la fenêtre, donnant sur la rue, par peur que les passants puissent jeter un coup d’œil à l’intérieur. Au mur, déco façon seventies : de grosses fleurs dans des tons orange et marron. Au centre de la pièce, occupant tout l’espace, une grande table en bois recouverte d’une toile cirée. Sur le buffet énorme, le casque de pompier et le portrait du grand-père.

La cuisine, illuminée par une verrière.

Au fond du couloir, les toilettes. On les devine sitôt passé la salle de bains, à cause de la fosse sceptique. Une curiosité, lorsque j’étais enfant, que cette drôle de trappe, sur le côté, qu’on actionne.

Le jardin, abandonné et triste.

De la cuisine, une porte qui mène aux étages. Un escalier escarpé, bas de plafond, qu’on emprunte avec prudence. Une première chambre, minuscule, monacale. Effigie de Sainte-Rita accrochée au mur et crucifix au-dessus du lit. Ces signes religieux, disséminés dans toute la maison, me foutaient la trouille.

Au fond du couloir, LA chambre. Tout aussi sombre et sobre.

Au 2ème étage, l’ancienne chambre de ma tante, claire, sous les toits. Son vieux tourne-disques y est encore, et même un 45 tours de Sheila qui chante les rois mages.

Pendant les 6 mois où j’y ai vécu, à l’aube de l’adolescence, la maison a connu un véritable chambardement. Elle a résonné de ces mélodies d’une autre époque, que je chantais à tue-tête. Dans le jardin abandonné, j’ai entrepris le dressage d’Ophélie, la douce femelle caniche noire, qui pensait vieillir peinarde au bout de sa laisse.

Pas facile d’hériter d’une gamine de 12 ans quand on a dépassé la soixantaine. Mamie Marthe a essuyé mes premiers actes de rébellion. C’est chez elle que j’ai commencé à me maquiller, profitant du fait qu’elle n’y voyait pas bien. Je fardais mes paupières de ses ombres vert pâle. Et c’est aussi sur le chemin de l’école que j’ai crapoté mes premières et uniques cigarettes, avec ma copine Annick.

Mamie Marthe avait entrepris de me faire porter les vêtements de sa fille. Devant mon refus d’enfiler les gilets Phildar, elle avait confectionné une robe bleue à fleurs tout droit sortie de « La petite maison dans la prairie ». J’avais constaté qu’elle était plus autoritaire que je ne le pensais. Elle avait compris que j’étais la digne fille de mon père. Elle ne s’énervait jamais, mamie Marthe. Elle s’asseyait sur une chaise, dans un coin, et elle écrasait ses larmes.

Le dimanche, elle calait mon bras sous le sien et on allait à la messe. Et ensuite, souvent, elle m’emmenait chez ses copines, ou dans une salle où avait lieu un thé dansant. Après avoir sacrifié au rituel de la bise sur les joues flasques de dizaines de vieux, je pouvais m’empiffrer de gâteaux à la crème, avant de valser contre les seins généreux de ma mamie et de ses copines endimanchées qui sentaient bon la poudre. C’est elle qui m’a appris à danser la valse. Elle était fière de présenter « la fille de Claude », celui que personne ne connaissait puisqu’il avait fui le Nord à 18 ans. Tout le monde s’extasiait sur mon calme et ma douceur. Elle savait bien, elle, que ma docilité n’était qu’apparente.  

J'aimais l'accompagner à la boucherie chevaline de la Justice, où je recevais invariablement une rondelle de saucisson de cheval. Me faire à manger était un casse-tête pour elle. Elle n’avait plus l’habitude, pourtant, je mangeais de tout. Elle était fière de son gratin dauphinois, que j’engloutissais. Le dimanche, parfois, elle me faisait du pain perdu saupoudré de vergeoise. Et aussi un plat au nom exotique, que mon père aime encore manger aujourd’hui. Des restes de pot au feu, carottes, pommes de terre, poireaux, grossièrement écrasés et réchauffés à la poêle: le ratafia.

Parfois aussi, elle arrêtait la camionnette du boulanger dans la rue, et m’achetait une couque.

Samedi, à la faveur d’une escapade dans le Ch’Nord, je suis retournée dans la ville de mon père, rue Kléber, à Lys Lez Lannoy. Une petite fille a rendu la balade moins triste. Je n’étais pas venue là depuis la mort de ma mamie, en 1991.

La jolie porte en bois a été remplacée par un volet roulant, laid et quelconque.

Je l’ai imaginée ouvrant la porte, Ophélie aboyant sur ses talons. Sa poitrine si imposante, ses yeux bleus derrière les lunettes cerclées d’or, les cheveux blonds et ondulés, si fins. Ses robes austères et fleuries de mémé. Je l’ai toujours connue vieille, ma Mamie.

Elle m’aurait fait quatre bises, du bout des lèvres, avec son accent chti : « Te vas bien, ma poule ? »

J’ai raconté un peu de son histoire aux amis qui m’accompagnaient. Pudeur extrême et résignation en faisaient une femme mystérieuse. Quels avaient été ses rêves et ses chagrins, je ne le saurai jamais. J’aimais ses exclamations si drôles, les « Misère ! » et les « Hé bé bé bé ! »

Je ne crois pas qu’à l’exception des dix dernières années de sa vie, elle ait été une femme heureuse. Devenue veuve, elle avait chipé le compagnon de sa copine Gisèle, un colosse au nez gigantesque et violacé. Ancien tailleur pour dames, André avait relooké notre mamie et lui avait donné une nouvelle jeunesse. Robes bigarrées, maquillage, voyages, son regard bleu s’était fait malicieux.

Le géant veillait tendrement sur sa demoiselle aux 60 printemps. Quand elle s’est éteinte, quelques jours avant Noël, sur son gros nez violacé, les larmes étaient intarissables.  

 

07.03.2008

Münsingen (2)

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Il y a 2 jours, je dînais chez mon amie Esperanza, momentanément célibataire et sans enfants. Après avoir évoqué la soirée de samedi dernier et le concert des Starloozes, je lui racontai mes récentes retrouvailles, sur un site internet, avec d’anciens camarades de classe.

Après un garçon dont je ne suis même pas sûre que nous ayons partagé la même classe à Châteaudun, tranche de ma vie que j’ai raconté , ce sont mes amis d’Allemagne qui réapparaissent soudain.

Mon enfance dans le camp militaire de Münsingen, au cœur d'une forêt du Jura souabe, est une des plus belles périodes de ma vie, surtout en raison du cadre exceptionnel dans lequel je grandissais et de mon immersion, après la Nouvelle-Calédonie, en pays étranger, ce qui allait constituer le terreau de mon goût pour la différence. Difficile aussi parce que c’est là, entre 7 et 13 ans, que ma personnalité s’est construite.

En lisant une note de Lancelot, je me suis souvenue aussi de la cruauté des enfants entre eux. Des blessures que j'ai infligées plus que de celles que j’aurais subie, parce qu’étant gamine, j’étais assez meneuse et rarement chahutée. Sauf pendant la courte période où j’ai porté des lunettes et qu’on m’appelait «serpent à sonnettes ». Je reparlerai dans un prochain billet de ces mots et gestes qu’on regrette encore, des années après.

A Münsingen, ma suprématie résidait dans le fait que j’avais réussi à faire gober aux gosses de la cité-cadres que je n’étais pas la fille de mes parents mais un être venu d’ailleurs aux supers pouvoirs. Comment ? Il faudrait le leur demander mais je crois me souvenir que la raison principale de cette adoration venait de mes bras. Figurez-vous que depuis toujours, j’ai un super pouvoir que je dois à ma très grande souplesse : j’arrive à passer mes bras joints au-dessus de ma tête et jusqu’aux fesses sans plier les coudes. Vous suivez ? Sinon, c’est pas grave, je fais des démo sur demande ;)

Ma souplesse me permettait donc de m’enrouler et me contorsionner comme personne, et quand il fallait se faufiler dans une ouverture étroite ou aller explorer un bunker au fin fond de la forêt, j’étais toujours volontaire. Je me la pétais grave, quoi. Sur ce plan-là, je n’ai pas beaucoup changé.

Téméraire, casse-cou, souvent perchée dans les arbres ou à me battre avec les garçons qui nous fouettaient les fesses à coups de branches (les salauds !), je rendais le mythe de Super Sophie plus crédible en courant au ralenti avec le bruit de fond, comme Super Jaimie. Trop marrant quand j’y repense !

Notre occupation favorite était la construction de cabanes et les bagarres avec les petits allemands auxquels je dois une partie de mon vocabulaire. Je sais au moins dire « grosse merde » et « trou du cul » dans cette langue. Pour les cabanes, on avait de quoi faire, en pleine forêt.

Notre cité-cadres avait la forme d’un U et se trouvait sur une petite butte. Nous étions des FFA (Forces Françaises en Allemagne) et à ce titre, les voitures de nos parents avaient des plaques bleues.

D’un côté de la cité, en contrebas, le camp militaire, son foyer, son cinéma, l’économat, l’école primaire où allait mon petit frère, le mess des « souzoff’ », le vaguemestre, la chapelle et les baraquements dans lesquels s’entassaient les bidasses. Une ville dans la ville où langue et argent étaient français. De l’autre côté, dans un bois qui nous paraissait immense, se dressait le château du colonel, lieu hautement mystérieux que nous n’étions autorisés à investir qu’à Pâques pour y chercher des œufs. Et puis, en contrebas, la caserne de gendarmerie et l’école primaire.

J’ai eu 2 maîtres d’école qui faisait la classe dans la même salle aux CE1, CE2, CM1 et CM2. L’un d’eux, M. Masson, un moustachu tonitruant qui fumait la pipe, était adepte du coup de pied au cul. Il en mettait de violents à sa fille, G., j’en garde un souvenir horrifié, et nous on se prenait souvent des claques.  Ensuite, il y eut M. Gonin qui fut beaucoup moins impulsif.

L’hiver était ma saison préférée. Je descendais en luge à travers le bois et sous un mètre de neige, le toit de notre école se chargeait de stalactites. A la récré, on faisait des glissades sur la glace de la cour et on se battait à coups de boules de neige. Le soir, après l’école, on se laissait tomber en arrière dans la neige et on restait là de longues minutes à regarder le ciel blanc résonnant du coassement de nombreux corbeaux noirs. On n’avait pas froid dans nos combinaisons et bottes fourrées. Moi, j’avais une paire de bottes en poil de vache dont j’étais très fière. Les flocons de neige glacée fondaient doucement sur nos visages. Aujourd’hui, ces oiseaux que d’autres trouvent laids et lugubres m’évoquent immanquablement d’heureux souvenirs. Je me souviens aussi qu’on avait construit un igloo avec des boîtes en bois, à l’arrière de l’école. L’odeur associée à cette époque est, outre celle de la pipe, celle de l’encre qu’utilisait les maîtres pour imprimer des feuilles.

La première à m’avoir contactée, c’est Nathalie Je ne sais pas quels souvenirs elle a de cette période. Moi je me souviens que même si on était copines, notre groupe d’enfants n’était pas gentil avec elle. Nathalie était un peu « bouboule » comme on dit et elle était la proie de moqueries cruelles. C’était une gamine réservée qui par moments entrait dans des accès de violence dont j’ai fait les frais, un soir après l’école. Elle m’a mis un coup de rondin et je suis rentrée chez moi avec un bel œuf sur le front. J’ai failli m’en reprendre une quand ma mère m’a traînée chez la sienne pour lui faire constater l’étendue des dégâts et qu’elle a appris que Nathalie m’avait castagnée parce que je me moquais d’elle, avec d’autres. C’est peut-être cet épisode qui a fait qu’aujourd’hui, je supporte mal qu’on se moque du physique de quelqu’un.

Nathalie se souvient, comme moi, de cette anecdote. Il y en a une autre qu’elle a peut-être oubliée. Elle avait trouvé dans la poubelle familiale une BD porno appartenant à son père. Format livre de poche, c’était une Gulliver au féminin, avec tout ce qu’il faut là où il faut - comme dirait Tonnegrande -, qui se faisait attraper et ligoter au sol par une bande de lilliputiens pervers. Un de mes premiers grands émois sexuels, on devait avoir 10 ans.

Après Nathalie, la « mafia de Münsingen » se recompose lentement.

Catherine, dont le nom m’est bien connu mais le visage oublié, m’envoie un mail où elle reparle de nos parties de saut à l’élastique et de marelle et aussi d’un petit blond dont nous aurions toutes les 2 été amoureuses. Le petit blond, je m’en souviens très bien, il avait un nom exotique venu de l’Est, mais pas de souvenir d’avoir été amoureuse de lui. Tiens, justement, je retrouve le petit blond en question, qui habite dans mon département et confirme « Non, non, à Münsingen, c’est moi qui étais amoureux de toi ».

Ah bon ? Faut croire que mon incapacité à voir qu’un garçon s’intéresse à moi ne date pas d’hier …

A suivre …

02.02.2008

Jump around

Hier soir, après un dîner délicieux dans leur nouveau nid, à deux pas de la porte de la Chapelle, j'ai accompagné ma copine C. et son homme (très bien, son nouvel homme, j'en veux un comme ça) à une soirée Revival 90's qui se faisait au ... Bobino.

Le Bobino, pfff ... ça devait faire 15 ans que je n'y avais pas mis les pieds !  A l'époque, fin 80's -début 90's, j'y étais tous les vendredis soirs pour des soirées hip hop, avec ma copine Nathalie qui vit maintenant au Bénin. Une boule à facettes a remplacé l'avion qui surplombait la piste et à ma grande déception, pas de vétérans du hip hop, mais des petits bourgeois qui étaient encore dans leurs couches quand je me déhanchais sur "I've got the power". 

Alors, hier soir, quand après avoir posé mes affaires au vestiaire, je suis entrée dans l'immense salle, j'ai pensé à Nathalie, aujourd'hui maman, et à notre jeunesse. Je suis montée au premier étage et me suis penchée sur la foule qui bougeait sans conviction sur des chansons dont elle ne connaissait pas les paroles. Je me suis revue, là, en bas et je me suis souvenue des promesses non tenues, des garçons croisés et presque oubliés, Lucien, Doudou, Joël, Tex, des petits matins à attendre, dans le froid, que les grilles du métro ouvrent. Et hier soir, comme il y a 15 ans, mais avec Séb et Claire, cette fois, j'ai bondi sur OPP, "Insane in the brain" de Cypress et ça :

 

01.02.2008

On va aux champignons ?

c2d89cac4241f52dea9550d1e8bd3e1b.jpgCe matin, remplissant mes poumons d’autant d’oxygène que je pouvais en trouver sur le boulevard des Maréchaux, avant d’attaquer la côte de la poterne des Peupliers, je fus titillée par une odeur familière. Une odeur de feuilles mortes mouillées et de sous-bois moussu.

Je me souviens.

Sur une route de Charente, quelque part aux alentours de la Chapelle des Pots, par une belle journée d’automne. Mon grand-père gare sa voiture sur le bas-côté de la route, le long du fossé.

On sort les paniers en osier du coffre et on s’enfonce dans le sous-bois. Il y a ma mère et  mon frère. « On va aux champignons ? », c’était son expression, une question ressemblant à un ordre. Les jours de pluie, la question variait de peu : « On va aux escargots ? »

Bon gré, mal gré, encouragés par ma mère « Allez, ça lui fait plaisir … », mon frère et moi montions dans la voiture, n’osant lui refuser le plaisir de nous montrer la beauté de la nature. J’étais rarement enthousiaste, je me sentais cruche, ne sachant pas distinguer les bons champignons des mauvais. Je crois aussi que ma réticence venait du fait que les bois, sombres et touffus, peuplés de bêtes imaginaires ou réelles, me foutaient la trouille. J’imaginais quelque dangereux psychopathe, tapi derrière un arbre, prêt à bondir, ou une main en décomposition dépassant d’un tapis de feuilles. Le moindre craquement d’une branche me faisait tressaillir et je ne m’éloignais jamais de la rassurante présence humaine, guidée par le sifflotement serein de mon grand-père.  

Pourtant j’aimais la délicatesse des champignons, si fragiles sous le pied du promeneur. Je caressais du bout du doigt le velouté de leur chapeau et effleurais le joli plissé des lamelles. J’admirais la blancheur de vesses de loup perlées, dont je m’amusais à presser la chair molle pour en laisser échapper une petite fumée, et de coprins chevelus qui m’évoquaient une joyeuse bande de hippies.

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Quand au détour d’un arbre, l’œil connaisseur de mon grand-père découvrait une colonie de quelque espèce savoureuse, cèpes ou girolles, il nous rameutait. Gare à celui qui arracherait le champignon et ses racines, en condamnant la repousse ! Il se ferait sérieusement sermonner, malheureux !   

Le soir, après la corvée de nettoyage, mon grand-père accommodait notre cueillette en une savoureuse poêlée parsemée d’ail et de persil ou une omelette baveuse, que nous mangions en regardant les infos, ne pipant mot.

La dernière fois que mon grand-père m’a emmenée dans un sous-bois, il y a plus de 10 ans, il était malade et je ne le savais pas. Il ne lui restait que quelque mois à vivre. Dans le sous-bois baigné d’un soleil printanier, nous avons cueilli des jonquilles qu’il voulait que je ramène à sa fille, restée à Paris. A un moment, alors que j’étais à quelques pas de lui, il s’est mis à m’appeler, d’une voix que je ne lui connaissais pas, angoissée, presque chevrotante. Je me suis demandée ce qu’il avait à paniquer ainsi ; j’avais dû disparaître de sa vue pendant un court instant, dissimulée par un arbre, sans doute.

Sur le chemin du retour, dans le soir tombant, nul joyeux sifflotement ne vint troubler le silence. Je m'en fis la réflexion. Ce fut notre dernière après-midi ensemble dans les bois.        

 

29.09.2007

Picalilli

Du plus loin que je me souvienne, le samedi midi, ma mère n’a jamais eu besoin de s’interroger sur le plat du jour. Si pour certains, « le lundi c’est ravioli », pour moi, jusqu’à ce que je vole de mes propres ailes, ce fut « le samedi, c’est steak frites ». Les frites, la chasse gardée de mon père, du choix des patates au produit fini, la marque de fabrique de ce gars du Ch’ Nord, en dehors de son physique de viking. Peu-être inconsciemment, un lien générationnel avec ses ancêtres flamands, des forains qui tenaient justement des baraques à frites. Aujourd’hui encore, quand j’ai la chance de déjeuner avec eux un samedi, et que mon père demande innocemment « Qu’est ce qu’on mange ? », ses moustaches frisent de plaisir en m’entendant répondre « Ben ! Steak frites bien sûr ! ». Pas question de manger autre chose quand je suis là.

Il faut dire que les frites de mon père, c’est un repas de fête, pour moi. Des frites dorées, moelleuses et grossières, taillées au couteau et assez épaisses pour sentir tout le goût de la patate, cuites à la Végétaline et abondamment saupoudrées de sel. A chaque fois qu’il pose négligemment le plat en pyrex au centre de la table, tout en guettant ma réaction du coin de l'oeil, je redeviens la fille de mon père. La petite fille blonde qui, devant des frites "étrangères" refusait (et refuse encore souvent) poliment mais fermement toute infidélité par un « Merci, mais je mange que les frites de mon père ». Aujourd' hui encore, mon visage s’éclaire à chaque fois d’un sourire enfantin. J’ai compté. J’ai dû commencer à manger les frites de Pap's vers l’âge de 6 ans et chaque semaine jusqu’à 22 ans. Sans compter les vacances d'été où faute de friteuse, notre régime était chamboulé, ça fait que j’ai connu ce moment de grâce au moins 700 fois (16 années x 45 semaines). Et je ne m’en suis jamais lassée.  

Il est cependant un ingrédient particulier qui fait du steak frites de mon père un plat à nul autre pareil. Un bocal jaune orangé qui, s’il venait à manquer sur la table –ce qui fut rare - lui gâchait presque le goût de ses frites. C'est le Picalilli. 

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Si vous n’êtes pas chti'mi, belge, hollandais ou anglais, vous écarquillez sûrement les yeux en vous demandant ce qu'est le Picalilli. Laissez-vous guider par le descriptif de la maison mère, Heinz :

« Picalilli Extra met en avant vos sens : la couleur pour les yeux, l'onctuosité et le croquant des légumes pour le toucher, la saveur pour le palais ... et même le petit bruit lors de l'ouverture du couvercle.»

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Pour ma part, j'ignorais, jusqu'à samedi dernier, que ce condiment eût un quelconque lien avec la région d'origine de mon père. D'après mes recherches, il est surtout consommé ailleurs avec des viandes froides ou tartiné sur les tranches de pain qui composent un sandwich. Je pensais que le Picalilli était une fantaisie de mon père car je n'ai jamais vu personne d'autre que lui en manger avec ses frites. Je n'ai même pas le souvenir de l'avoir vu à la table de mes grands-parents paternels, ni de ses frères et soeurs. Mais samedi dernier, lorsque mon Pap's posa son plat de frites et le fameux bocal jaune sous le nez de ma copine S., moitié chti elle aussi, celle-ci s'écria "Oh du Picalilli, mon père en mange aussi avec ses frites!". Je réalisai alors que Pap's, en quittant son Nord natal, avait emporté dans ses bagages, à travers tous les pays dans lesquels il avait vécu, un petit bocal jaune comme le soleil qu'il a dans le coeur. 

[crédit photos : Pap's qui a bien voulu immortaliser son bocal]

13.07.2007

6 ans

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0b26f2224353e4226a71a3b0650df01f.jpgJ’ai 6 ans, les cheveux blonds coupés à la « Stone », je porte souvent des couettes et des pulls Phildar que ma mère tricote devant la télé. Nous habitons dans une maison mitoyenne de celle des Bertrand en bordure d’une route de Beauce, à Châteaudun. Dans la chambre que je partage avec mon petit frère, aux murs orange couverts de grosses fleurs, il y a un rocking chair et un cheval à roulettes. Aux beaux jours, quand j’attends l’autocar qui m’emmène à l’école, je respire le parfum des grappes de lilas mauve et blanc accrochées au bord de la route.

Mon père traverse la route chaque matin, dans un treillis kaki, le képi sur la tête, les rangers reluisantes et la moustache taillée de près. Il est beau, mon père.

Au fond du jardin, sur une butte, il y a le poulailler où l’on m’envoie parfois donner du grain. Terrorisée par les volailles qui se jettent à mes pieds à la vue du seau,  je reste plantée au milieu du terrain, avec l’envie de lâcher le seau et de détaler à toutes jambes. J’ai un coq nain qui s’appelle Jérôme, en hommage à ce chanteur que j’écoute au hit-parade. Le midi, j’amuse mes parents en chantant et dansant au beau milieu de la cuisine familiale.

Mes camarades de jeu sont les fils Bertrand, au nombre de trois. Dans leur jardin, il y a une balançoire sur laquelle mon père me balance à toute volée, malgré mes cris d’effroi à la peur de m’envoler dans les airs. Quand on est enfant, tout paraît immense et effrayant.

Ma mère confectionne souvent des tartes à la rhubarbe, à la saveur aigre-douce. Elle porte de grandes robes chamarrées qu’elle a ramenées de Nouvelle Calédonie, elle est belle avec ses taches de rousseur et ses yeux aux reflets dorés. Souvent, elle rencontre d’autres femmes de militaires lors de thés chez l’une ou l’autre, et je les imite en organisant des dînettes dans ma chambre.

Je suis au CP. J’apprends à lire en déchiffrant les aventures de « Daniel et Valérie ». A la récré, je cours retrouver mon petit frère à travers le grillage qui nous sépare. Il pleure tous les matins quand ma mère repart sans lui. Alors, j’attends avec impatience d’apercevoir ses boucles dorées après la sieste de l’après-midi. Dans ma classe, il y a ma copine Stéphanie, avec laquelle je vais l’été à la piscine de Marboué, et Hervé, mon amoureux, le fils de la maîtresse. Dans la cour de l’école, il y a une tortue, elle s’appelle Caroline, je crois.

Après l’école, Maman m’emmène souvent à la bibliothèque. C’est toujours un moment magique quand je pénètre dans la petite pièce remplies de trésors rangés dans de grands bacs en bois. J’aime beaucoup les albums de Martine ; mes préférés, ce sont « Martine part en voyage » et « Martine fait du théâtre ». Les aventures de Martine et son amie noire Cacao me font trembler de peur à l’idée de me retrouver seule dans une forêt menaçante et j’aimerais bien trouver une malle pleine de costumes moi aussi, pour me déguiser avec mes amis.

J’aime bien quand je suis malade parce que Maman m’achète toujours un cadeau, des livres, des puzzles ou des gommettes. Quand une de mes dents de lait tombe, après que j’aie passé des heures devant un miroir à la triturer, Maman me borde dans mon lit en me promettant le passage de la petite souris dans la nuit. Et en effet, le matin, quand je soulève mon oreiller, je pousse des cris de joie en y découvrant une surprise.

A Pâques, un panier à la main, nous courons dans le jardin à la recherche d’œufs en chocolat. Je feins de ne pas les voir tous pour laisser mon petit frère en ramasser plus que moi.

Quand ma mère prépare un gâteau au chocolat, je traîne dans la cuisine en attendant impatiemment le moment où elle me dira, l’air de rien « Tu veux lécher la casserole ?» C’est un privilège qui m’est réservé, à moi, l’aînée. Alors, ravie, les yeux brillants de gourmandise, je plonge un index glouton dans le ruban brillant, chaud et parfumé.

C’est bien d’avoir une maman qui fait de vrais gâteaux au chocolat.