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  • L'Irlande au fond d'un verre

    Hier soir, j’ai ri de bon cœur à ma table du restaurant de l’hôtel Van der Valk. Je fus bien aise de n’avoir pas de voisins me dévisageant d’un air interrogateur. Pourtant, lorsqu’on rit, le nez plongé dans un livre, la nature de cette soudaine bonne humeur ne fait pas de doute, à moins d’être munie par ailleurs de boules de geisha ou autre joujou ré-jouissant, me direz-vous.

    Ce soir, dans un Thalys bondé, j’ai failli être gênée de pouffer à nouveau en continuant la lecture des mésaventures d’un Anglais en Irlande qui fantasme le complot de quelque membre de l’IRA qui lui aurait fourré « un oiseau dans le fion » (je cite).Dit comme ça, ce n’est pas drôle, mais moi j’ai d’abord gloussé, puis lâché un éclat de rire qui m’a surprise autant que mes voisins.

    N’osant lever les yeux, j’ai perçu dans mon champ de vision le mouvement de tête vers la droite d’un des hommes qui, me faisant face, tentait de déchiffrer le titre de l’ouvrage à l’origine de mon hilarité. Me sentant observée, les tentatives de me calmer provoquèrent l’effet inverse, et en quelques instants, je plongeais dans une crise de fou-rire quasi-hystérique. Tandis que j’écrasais mes larmes le plus discrètement possible et tentais de reprendre mon souffle, entre deux hoquets, j’ai regardé mon voisin d’en face, casque vissé sur les oreilles, qui me fixait, visage impassible, comme si j’étais folle.

    « Comment font-ils pour afficher une telle absence d'émotions ? » me suis-je alors demandé. Dans ce monde de plus en plus sinistre où tirer la gueule devient la norme, les gens joyeux passent pour de doux illuminés. Au moins un domaine dans lequel je suis une lumière.

    Pour ma part, je suis tellement perméable à ce qu’il se passe autour de moi que les larmes d’autrui en amènent vite à mes yeux et que de la même façon, je ne peux m’empêcher longtemps de partager une hilarité contagieuse.

    Dans le wagon cahotant, à l'approche de ma jungle urbaine, j’ai regretté un instant le sourire enjôleur de la petite fille brune de la gare de Verviers.   

  • Tricia et son tonton

    Vous n’aurez pas de photos de ma semaine gastronomique à Verviers, en Ardennes belges (et bleue). Non que je n’ai rien mangé, vous vous en doutez, mais j’ai cassé l’écran de mon téléphone portable qui me sert, outre de réveil, montre et MP3, d’appareil photo.

    C’était, à priori, ma dernière formation en Belgique et mon dernier séjour à l’hôtel Van der Valk, jolie bâtisse de briques rouges sise dans un ancien entrepôt des douanes. Bel hôtel contemporain où à défaut de profiter de la piscine, j’ai apprécié les serveurs, aussi agréables à regarder que serviables.

    J’ai quand même goûté à la Val-Dieu et elle est foutrement bonne, meilleur que l’apéritif maison, un cidre rouge au goût de médicament.

    Ce soir, j’ai traîné ma valise sur les trottoirs, indignes de ce nom, de Verviers. Sur le quai de la gare, l’affichage lumineux annonçait 10 minutes de retard. La ponctualité du réseau ferroviaire belge n’a rien à envier à son voisin gaulois. Les retards sont la norme.

    Je commençais à stresser de ce désagrément qui ne me laisserait que 10 minutes de délai à Liège pour attraper mon Thalys lorsqu’une petite fille brune se jucha sur le banc voisin du mien, accompagné d’un monsieur à casquette, cheveux ras et barbichette blanche. Après m’avoir lancé plusieurs oeillades, la petite fille brune trouva un moyen d’attirer mon attention « Je suis sûre que la dame va à Liège » s’écria-t-elle. Je répondis avec amusement à ses questions. « C’est ton grand-père ? » demandai-je. « Non, c’est mon tonton ». Je craignis quelques instants d'avoir gaffé, heureusement la suite me rassura.

    Après quelques minutes, notre train entre en gare. Dans le wagon, tous deux s’installent naturellement face à moi. Le monsieur, après avoir sorti de son portefeuille des photos de sa famille pour me les montrer, glisse dans la conversation qu’il approche les septante. Je lui en donnais tout au plus soixante. Son visage est lisse et ses yeux bleus pétillent de jeunesse. « C’est parce que je suis toujours avec la jeunesse. Je m’occupe d‘enfants handicapés ».

    La petite fille, un peu vexée de n’être plus le centre de l’attention, s’agite. « Tu n’as pas envie de lui tirer sa barbichette, des fois ? » je lui demande. Il rit et me lance un clin d’œil. « C’t’une arsouille, vous savez ! » L’arsouille acquiesce « Si, si, je le fais des fois ».

    Elle a de la suite dans les idées, la petite. « Je vous laisse ma place, comme ça, vous me donnez les clés de chez vous et je vais à Paris voir la tour Eiffel ! »

    A Liège, je leur fais des signes de la main en leur souhaitant un bon séjour à Spa. Le Thalys a déjà 10 minutes de retard et en accumulera 30 de plus à Bruxelles. Dans les couloirs glaciaux de la belle gare de Liège-Guillemins, j’en profite pour m’offrir la figurine en chocolat que je n’ai pas trouvé en Irlande, à la faveur d’un rabais de 50% sur les chocolats de Pâques dans une boutique Léonidas.   

  • Table à dangers

    Je me dirigeais vers l’ascenseur lorsque tu m’as rattrapée. Cela ne m’a pas vraiment surprise car tu avais clairement montré, pendant le repas, l’intérêt que tu me portais, à grands coups de regards appuyés et de clins d’œil complices. Déjà charmée, le sourire que je t’avais rendu s’était fait caressant.

    Tu m’as vouvoyée « Excusez-moi, madame, est-ce qu’on pourrait prendre un verre ensemble ? » Tu devais avoir une dizaine d’années de moins que moi.

    J’ai demandé à quelle heure tu finissais ton service et t’ai donné le numéro de ma chambre. Je n’avais pas envie de faire de simagrées.

    Vers 23h, quelques coups se sont fait entendre à ma porte. J’ai ouvert, t’ai plaqué contre la porte, dans la pénombre et j’ai mangé ta bouche. Je ne connaissais pas ton prénom, je m’en foutais. Ton corps portait l'odeur du soleil. J’ai ouvert ta chemise, léché le sel de ta peau, caressé des lèvres la ligne de tes clavicules. Tes mains d’homme ont empoigné mes hanches et fait glisser le tissu soyeux, découvrant mes fesses bombées. Comme si mon corps ne demandait qu’à être nu, les bretelles de mon déshabillé ont glissé sur mes épaules.

    Sur le bureau de bois clair, tu as balayé les papiers épars pour m’y poser. Le soliflore est tombé et sa rose en tissu avec, ça nous a fait rire. Ta tête brune s'est enfouie dans ma moiteur et alors que tu dansais entre mes cuisses ouvertes, j’ai pensé qu’il fallait absolument que j’achète la dernière pièce manquante de mon salon : une table. Et sans roulettes, celle-là.   

  • Chute libre

    Elle est assise à quelques mètres et me fait face, ainsi qu’à deux femmes dont je ne vois que les chevelures blondes et noires, mais qui semblent l’écouter avec attention. Par moments, son visage s’illumine et elle rit franchement, à d’autres, ses yeux se brouillent et les larmes débordent. Je l'observe et lis sur ses lèvres.

    Elle pleure un homme, une histoire qui avait bien commencé et puis soudain, l’amoureux s’était envolé, sans une explication. Elle dit qu’elle perd doucement confiance en elle, qu’elle essaie depuis des années, qu’elle surmonte ses pudeurs, s’exprime plus, tellement plus. Mais c’est pire. Plus elle s’ouvre et plus ils se ferment.

    « On est vraiment une génération de merde, conclue-t-elle. On va tous finir seuls comme des cons et pleurer sur ces belles histoires qu’on aurait pu vivre.»

    La femme aux cheveux blonds se penche vers elle avec beaucoup de douceur. « Parle-lui, dis ce que tu ressens. Quand tu dis a quelqu'un qu’il compte ou a compté, c'est quelque chose de joli, donc on ne peut pas mal le prendre ou se foutre de toi. Ça touche. »

    « Je n’ai pas souvent réussi à exprimer mes blessures. J’ai l’impression de donner le bâton pour me faire battre, de dévoiler mes faiblesses » répond la jeune femme.

    La brune aux cheveux bouclés s’emporte et invective gentiment sa voisine. « Faire bonne figure, ça va bien 5 minutes ! Être sympa et gentille, tout prendre avec le sourire, font chier ! Moi je lui dirais merde et ses 4 vérités ». 

    Elle ne lui a pas dit ses quatre vérités ni ses quelques vanités. Elle a ravalé ses larmes et ses questions sans réponses, comme d'habitude.

     

  • D., taxi madrilène

    A Madrid, mon taxi est plutôt bel homme. Je suis la fille des extrêmes. J’aime autant les hommes au crâne lisse que dotée d’une belle chevelure de sauvageon. La faute à Jésus et Yul Brynner.

    D. est très jovial. Il a visiblement envie de discuter, ce à quoi je me prête avec d'autant plus de plaisir que ma pratique de l'espagnol, après 2 semaines, s'est considérablement fluidifiée. 

    D. a travaillé comme maçon pendant 26 ans avant d’être licencié et de devenir taxi « car il faut bien ramener de l’argent à la maison » dit-il. Je demande s’il aime son métier. Il répond que non, « parce qu’il n’aime pas travailler seul et que ses confrères se comportent comme des ennemis et pas des collègues ». C’est un affectif, mon D.

    Il est déjà allé en France, à Eurodisney. En apercevant ma grimace dans le rétroviseur, il précise que quand on a des enfants, c’est un passage obligé. Il aime beaucoup la France, surtout la Bretagne, et encore plus ses galettes de blé noir. Il me donne son nom, hérité d’une grand-mère française : Domenech. « Hé oui, comme l’entraîneur de football ! » rit-il. « Pas étonnant que vous aimiez la Bretagne. Vous avez des racines bretonnes, D. » Bluffé, le D. Je lui raconte et ça l’amuse beaucoup, que le dimanche précédent justement, je faisais sauter les crêpes dans un appartement de Madrid.

    Il veut savoir si j’ai goûté aux spécialités locales (il ne me connaît pas, c’est normal). J’énumère tout ce que j’ai mangé, il valide, et lui confie à quel point j’apprécie cette façon toute espagnole de picorer dans la même assiette. J’ai lu, je ne sais plus où, que les Espagnols sont ceux des Européens qui consacrent le plus d’argent à la nourriture. D. affirme que Madrid et Zaragoza sont les deux villes d’Espagne où il fait le plus chaud.

    Au moment de nous séparer, nos regards qui se croisaient dans le rétroviseur se font face. Un souffle d’éternité glisse entre nous, quelque chose qui me serre un peu le cœur, cet élan que je ressens parfois, au hasard de rencontres aussi instantanées qu’un courant d’air mais que je n’oublie pas. Il a cet élan aussi, et les mots qu’il prononce appuient ce que son sourire étincelant me dit : « J’ai été ravi de cette course avec toi et de cette discussion. Ça n’arrivera sans doute pas, mais si un jour tu reviens à Madrid, et que tu montes dans mon taxi, je serai enchanté de te retrouver ».