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2yeux2oreilles - Page 8

  • Une nuit dans le cirque de Mafate

    Hier matin, je suis réveillée à 5h15. C'est qu'ici, le rythme n'est pas le même; la nuit tombe vers 18h, on se couche très tôt (avant 22h) et on se lève très tôt (vers 7h).

    Celui que je considère comme mon deuxième papa mais que j'appelerai ici Cricri avait dit "On doit être partis à 7h15 au plus tard". Vers 6h45, je m'amuse de le voir s'agiter en silence, faisant, en bon militaire, les dernières vérifications : "Sophie, tu as pensé au poncho ?" Il a élevé 3 garçons mais, comme il dit, "il connait bien les femmes". 

    7h05, la voiture se met en route. A 8h, nous récupérons Cliane à Saint-Denis et c'est parti pour 2 heures de route dans Salazie et ses virages. A 10h11 très précisément (j'ai mis Runtastic Pro en route mais hélas, le GPS refuse de s'activer, comme souvent), nous harnachons nos sacs à dos et quittons le parking pour rejoindre le Col des Boeufs, point de départ de notre randonnée jusqu'à Marla, où nous dormirons en gîte. Le cirque de Mafate est le plus sauvage et le seul des 3 cirques de La Réunion qui ne soit accessible qu'à pied.

    Il fait un beau soleil mais frais, la température idéale. Sur une pierre, un petit oiseau à la gorge caramel sautille, "C'est le tec tec, l'ami des randonneurs", me dit Cricri. 

    La végétation est luxuriante et nos deux guides satisfont notre curiosité. Cliane pointe une feuille veloutée : "C'est une feuille de bringellier, avant, on s'en servait comme éponge" ... "et comme papier toilette", ajoute Cricri. Il y a aussi de drôles de tiges brunes qui se terminent en queue d'hippocampe, des fouggâteaurborescentes qu'on appelle "fanjan" ici. Nous sommes à 1810 mètres d'altitude. La descente est rude et ma mère, percluse d'arthrose, souffre. Cricri tente de l'aider, prodigue des conseils, propose de porter son sac à dos et se fait engueuler.

    Dans la plaine des tamarins, de nombreux arbres ont été déracinés par la tempête. Ces tamarins là ne donnent pas de fruits mais leurs troncs gris sur le vert vif de la végétation sont du plus bel effet. Nous croisons de nombreux randonneurs et quelques vaches et l'une me menace de ses cornes, je déguerpis sans demander mon reste.

    la réunion,marla

    Cricri me montre, dans le lointain, quelques toits rouges (photo ci-dessus). C'est là que nous allons dormir, à Marla. Ça ne parait pas loin mais à l'exception de la plaine des Tamarins, ce ne sont que montées et descentes, et les marches sont hautes. Je suis ma mère et sa jambe gauche tremble quand elle la pose, je ne dis rien mais je suis inquiète. Et si elle tombait et se faisait mal ? Je passe devant elle pour ne pas accroître son stress.

    "Avancez au lieu de tchatcher comme des pintades" leur lance Cricri. Il me fait rire et surtout, me fait énormément penser à mon grand-père : bourru mais sensible. Je ne pouvais pas rêver meilleur guide que cet ancien militaire, très sportif, qui a fait 3 fois la Diagonale des Fous (qui porte bien son nom!) et a travaillé comme bénévole sur le Grand Raid pendant 15 ans. 

    Arrivés à la rivière des galets, que nous traversons en sautant sur les pierres, c'est l'heure du pique-nique, qu'on savoure. Après ça, je m'offre une petite pause à la fraîche, dans le fracas de l'eau vive. 

    la réunion,marla

    En repartant, je prends en photo les nombreuses et délicates lantanas (aussi appelées corbeilles d'or ou galaberts) qui bordent le sentier. Il y a aussi des figuiers de Barbarie. Et ça grimpe, ça grimpe ... 

    la réunion,marla

    Après près de 4 heures de marche, nous voici devant une petite église en tôle, l'église de Marla. "On y a fait 2 mariages et un enterrement", raconte Cliane.Et elle raconte aussi la marche en talons hauts et robe de soirée jusqu'au village et le père de la mariée qui ouvrait le cortège en jouant de l'accordéon. Ensuite c'est l'école de Marla, dont la simplicité rappelle mon école en Alemagne. 

    la réunion,marla

    L'îlet de Marla est à 1620m d'altitude. Chez Fanélie, les vêtements séchent sur le toit et la Dodo nous attend, bien fraîche. Les enfants nous embrassent timidement. Bientôt, la maitresse de l'école de Marla s'attable avec nous. Vers 17h30, nous prenons possession de notre gîte. J'avoue que je piquerais bien une petite sieste. On prend tous une douche et vers 19h30, nous entrons dans la salle à manger, où sont attendus "21 randonneurs, avec vous". Cricri préside en bout de table et l'institutrice s'installe avec nous. Une fiole de rhum arrangé orange-ananas nous attend.

    Avec 21 personnes dans une petite salle, le brouhaha est énorme et on s'entend à peine parler. Je surprend le regard dans le vague de Cricri, comme déconnecté de ce qui l'entoure et je me souviens que, comme mon père, ses oreilles ont souffert des tirs de munitions à l'armée, et qu'il n'entend rien de ce que nous disons. Je ne veux pas qu'il passe le repas comme ça, alors je vais le voir et lui glisse à l'oreille "Si je viens m'installer à côté de toi, ça te dérange ?". "Vas-y, viens, répond-il". Je prend ma chaise et m'installe avec lui en bout de table. Quand je lui demande s'il veut un verre de vin, il secoue la tête " Il paraît que je fais mon intéressant, alors ça m'a coupé l'envie de boire un verre de rouge". Cricri a été vexé par la réflexion d'une des femmes mais quand quelques minutes plus tard, je lui sers un verre, il ne dit rien et trinque avec moi.

    La salade fraîche de chou, carottes et tomates est délicieuse. Ensuite, rougail saucisses, cari poulet, riz blanc, haricots et rougail de tomates-arbuste, qui poussent devant la maison. Je n'avais jamais vu de tomates sur des arbres ... En dessert, du gateau "tisson" aux pêches. Je fais épeler à Cliane, qui m'explique que le gateau ti'son, c'est un gâteau au son de mais. 

    la réunion,marla

    Il est 21h28 quand je pose ma tête sur l'oreiller et je n'ai pas souvenir d'avoir cherché le sommeil....

    Le lendemain matin, la pluie me réveille. Il est 5h45 et je me laisse bercer jusqu'à 6h30. Une heure plus tard, nous mangeons rapidement notre petit-déjeuner, réglons les 40 euros de notre séjour, enfilons nos ponchos et reprenons la route sous une pluie battante. Le retour que j'appréhende à cause des sols détrempés, est au moins aussi agréable que l'aller. Il fait frais, les crapauds sautillent dans l'herbe, les montagnes pleurent des cascades de larmes blanches.

    la réunion,marla

    Seulement cette fois, pas question de traverser la rivière des galets, grossie par la pluie, en sautillant sur les pierres. Nous sommes obligés de faire un détour et d'emprunter la passerelle d'Ethève. C'est impressionnant, à 5 mètres au dessus de la rivière déchaînée. 

    Peu avant 13 heures et une cueillette d'énormes chouchoux (j'ai l'impression d'être à la fête foraine en train d'essayer d'attraper la queue du Mickey), nous voilà enfin au col des Boeufs. Je ne suis pas mécontente d'être arrivée au bout de cette randonnée sportive sans que personne ne se soit fait mal. Même pas moi qui me suis retrouvée les 4 fers en l'air à 100 mètres de l'arrivée ..

    la réunion,marla

    "Si tu viens à La Réunion et que tu n'es pas descendu dans Mafate, dit Cricri, tu n'as rien vu". J'avais fait Salazie et Cilaos, ne manquait que celui-là, la boucle est bouclée. 

  • De Saint-Paul, vue sur l'océan Indien, enfin !

    Je les ai attendues, ces vacances ... en 1 an et 4 mois que j'ai changé d'employeur, seulement 15 jours de vacances en Charentes où je me suis pelé le cul. J'ai compté les mois, puis les jours et depuis hier, j'y suis !

    Le but de mon voyage, c'est Madagascar, où je vais retrouver une ancienne collège, partie s'y installer il y a un peu plus de 6 mois. Mais venir à Madagascar sans passer par la Réunion, où vivent ceux que je considère comme mes parents et qui me connaissent depuis que j'ai 3 ans, c'eut été indéfendable. Alors j'ai embarqué Mère Mi avec moi. Au retour de Madagascar, je la récupère et on rentre ensemble en métropole. Mais ça, c'est dans 3 semaines. 

    La dernière fois que je suis venue ici, c'était en 99. Et avant ça, j'étais venue seule en 95 et avais passé 3 semaines à crapahuter à travers l'île avec Christian, ancien militaire comme mon père et sportif chevronné.

    Au déjeuner hier, un rhum litchi pour fêter nos retrouvailles et mon plat préféré, le rougail saucisses. L'après-midi, une bonne sieste pour se remettre du vol de nuit, puis d'énormes avocats et des fruits de la passion. 

    Ce matin, lever 6h (les paysages à la Réunion, ça se mérite) pour monter jusqu'au Maido, puis vers 11h, en route pour la plage de l'Hermitage où on a mangé à volonté au Cap Méchant avant une bonne sieste à l'ombre.

    Refroidie par les nombreux croquages de z'oreilles, j'avais promis, juré que je ne mettrais pas un pied dans l'eau. On a même bien rigolé avec ma bande de collègues qui m'imaginaient revenant en femme-tronc (comme si on revenait souvent d'une rencontre avec un requin), mais je n'ai pas résisté 30 secondes à la tiédeur de l'océan indien. C'est mon frère qui va m'engueuler, surtout que j'étais censée surveiller ma mère, qui a fait le voyage avec moi ...

    Voilà, chers lecteurs, je vais essayer de bloguer chaque jour, surtout de Madagascar que j'attends avec impatience. A bientôt !

     

  • Marie

    Depuis le début, j'ai un super feeling avec ma prof de chant. Une petite femme énergique et souriante, à laquelle je trouve une fraicheur très enfantine. Jusqu'ici, nous n'avions pas eu l'occasion de discuter beaucoup.

    Ce matin, j'arrive au cours à l'heure, pour une fois. Elle ouvre la porte, me fait entrer, demande comment ça a été. J'imagine qu'elle fait référence à un évènement en particulier et lui demande de quoi elle parle. "Cette quinzaine, comment ça a été ?" répète-t-elle.

    Je soupire : "Oh la la, je ne vois plus le jour, pour tout vous dire." Et j'évoque, en deux mots, ma charge de boulot pro et perso. Comme elle s'intéresse, j'explique que je prépare une soutenance pour obtenir un diplôme de consultante-formatrice et que j'ai beaucoup de travail personnel à fournir. "Vous suivez une formation?" "Non, justement, je demande le diplôme sans suivre la formation, je fais une VAE".

    "Ah, dit-elle en cherchant ses partitions de musique, nous sommes un peu dans le même cas, alors".

    Et elle m'explique qu'elle suit une formation depuis plusieurs mois pour monter une structure de coaching financier à distance. Je m'étonne : "Votre projet n'a rien à voir avec votre activité de professeur de chant ?" Elle confirme et me raconte qu'il y a un an, elle a fait une opération un peu folle en achetant un appartement à Las Vegas. Qu'à la suite de cette opération financière très fructueuse, elle a eu envie de se rendre utile aux autres en les accompagnant dans la gestion financière de leurs biens.

    S'ensuit une discussion très animée où nous nous découvrons de nombreux points communs, ce qui ne m'étonne pas, avec le recul : un arrachement du pays de naissance à 3 ans, un lien avec l'Afrique (elle en tant que métisse, moi en tant qu'ex membre d'une famille congolaise), un même regard sur les freins et les chances de ce continent (religion, pression familiale et sociale, jeunesse, énergie, joie de vivre) et sur les devoirs, à nos yeux, de sa diaspora, des métiers similaires (elle, prof de chant, moi formatrice), les mêmes doutes sur notre légitimité (elle sur son droit à parler de l'Afrique en tant que métisse, et sur son droit à devenir coach dans la finance en tant que musicienne, moi en pleine conquête d'une légitimité officielle avec ma VAE), les mêmes projets (monter notre propre structure) et un même constat sur l'état de déprime des Français (vous savez, dit-elle, j'ai parfois l'impression d'être un docteur, depuis 30 ans que je fais ce métier, je vois défiler dans mon studio des personnes découragées, résignées, sans espoir).

    "Vous savez, Sophie, conclut-elle avant de m'inviter à faire des vocalises, nous avons peut-être des choses à faire ensemble".

    En repartant, je me suis dit que vraiment, les (belles) rencontres ne sont jamais le fruit du hasard.

  • La VAE

    Ces derniers temps, je blogue peu, assez débordée entre le sport auquel je me suis remise régulièrement, le boulot, les cours de chant, les sorties et .. la préparation de ma VAE, dont je vous avais parlé, il y a quelques mois. 

    Comme je sais que certains de mes lecteurs (je pense notamment à Zoum' et Trefle) ne sont pas français, je vais expliquer ce qu'est la VAE, dispositif très français, lui. Les employeurs français participent chaque mois, sous forme de cotisation, au financement du Fongecif qui permet ensuite aux salariés de bénéficier de plusieurs dispositifs de formation. L'un de ces dispositifs est le bilan de compétences (que j'ai utilisé) et qui permet de faire le point sur sa carrière et d'identifier des pistes pour une reconversion professionnelle. Un autre de ces dispositif est la VAE, pour Validation des Acquis de l'Expérience, qui permet aux salariés ayant acquis des compétences dans un poste sans relation avec leur formation initiale , de demander la validation d'un diplôme correspondant. Par exemple, un salarié qui serait entré dans une boîte comme manutentionnaire et aurait bénéficié de promotions internes jusqu'à occuper un poste de responsable logistique pourrait prétendre au diplôme normalement délivré à l'issue d'une formation en logistique.

    Cette démarche m'avait d'abord été suggérée par ma consultante en bilan de compétences à l'issue de celui-ci, en 2005.

    Quand j'ai commencé ma carrière de consultante en 2008, le rythme de mes déplacements était tel que je ne pouvais consacrer du temps personnel à cette démarche, qui demande beaucoup d'investissement. . 

    Fin 2012, alors que j'envisageais de quitter la merveilleuse boîte qui m'a appris mon métier actuel (ceci n'a rien d'ironique), j'ai rencontré une conseillère à la bourse du commerce qui a puisé dans son catalogue et trouvé plusieurs diplômes qui me correspondaient. J'ai alors choisi le titre de consultant-formateur, niveau II (bac +3/4), délivré à l'issue d'une formation de plusieurs mois ou via une VAE. Pour l'autodidacte complète que je suis, avec juste un brevet des collèges en poche, autant dire rien dans un pays qui évalue encore souvent les gens à leurs diplômes et pas à leur mérite, la consécration serait belle. J'ai rencontré la référnte VAE de l'école en question, qui a validé la faisabilité de mon projet, j'ai envoyé mon dossier au Fongecif qui a donné son accord pour financement. 

    Ensuite, il y a eu 2 changements d'employeur en une année et j'ai informé l'école que je mettais mon projet en suspens. Et fin 2014, alors que plusieurs de mes amis proches me conseillaient de monter ma boîte, que j'abandonnais l'idée de passer quelques années chez mon employeur actuel et envisageais un congé de formation, j'ai pensé qu'avant d'amorcer un nouveau virage, le temps était venu de valoriser mes 6 années de conseil.

    En décembre dernier, j'ai recontacté l'école et le 19 janvier, j'ai eu mon premier rendez-vous avec la référente, chez elle, dans un joli appartement de Vincennes. Là, elle m'a présenté le calendrier de ma VAE : un rendez-vous mensuel avec elle pour faire le point sur mon travail, des échanges mail ou téléphone entre 2 rencontres et la soutenance devant un jury en juillet. Elle m'a présenté les 4 pôles de compétences que je devrai valider, les 10 compétences associées et remis plusieurs documents pour m'aider à décrire mes activités et compétences.

    Première étape du remplissage de mon dossier de soutenance : décrire chacun des postes (3, pour moi) en relation avec la certification visée, mes activités, mes interlocuteurs, mes relations hiérarchiques, à qui je devais rendre des comptes etc.

    Au rendez-vous suivant, j'étais assez contente : MJ n'a apporté que quelques suggestions à mon travail. En revanche, elle m'a suggéré de retravailler mon CV et même proposé de lui envoyer pour relecture.

    Nous avons alors abordé la méthodologie à suivre pour mettre en relation le référentiel de compétences avec mes activités professionnelles. Et là c'est du costaud.

    Mais comme je suis dans une maison magnifique près de Forges les Eaux, que les femmes de la maison viennent de rentrer d'une razzia de fruits de mer (5,50 le kilo de coquilles Saint-Jacques !!!) et qu'on me sollicite pour mettre en route le sauna dans lequel nous allons nous réchauffer avant le dîner, je vous en dirai plus la prochaine fois.

  • Le jeune homme de la place de la Madeleine

    A l'automne, dans un des couloirs de la sortie du métro Madeleine, j'ai découvert un jeune homme, assis sur un petit carré de tissu. Il était propre, rasé de près et il adresait un sourire doux aux passants. On aurait dit qu'il s'était trouvé chez lui et s'était dit "Tiens, si j'allais m'assoir dans le métro pour regarder les gens passer?" 

    En le retrouvant chaque matin, au détour du couloir, j'ai ressenti le même sentiment de malaise et de curiosité : il avait l'air content d'être là, dans ce courant d'air glacial que je m'empressais de quitter.

    Un matin de décembre, il n'était plus à sa place. A quelques mètres de là, devant l'entrée du Darty, un groupe de 3 ou 4 clochards hirsutes et avinés avaient installé leurs matelas. J'ai retrouvé le jeune homme sur la place, sagement assis sur la marche d'un immeuble de bureaux. Il souriait toujours. J'ai pensé "Merde, ça va être dur pour lui d'être à l'air libre, avec ce froid". J'ai supposé que les autres l'avaient chassé.

    Au fil des semaines, je l'ai vu changer. Une barbe a poussé sur ses joues jadis lisses. Un matin, j'ai remarqué une vilaine entaille et du sang séché sur son sourcil. J'ai pensé " Qui a pu frapper quelqu'un d'aussi doux?" Il a vieilli d'un coup, son visage s'est creusé et durci, son sourire est devenu forcé. Je continuais de le saluer et il me répondait toujours d'un signe de tête mais ses yeux sont devenus noirs, comme chargés de colère. 

    Un matin, je me suis penchée sur lui : "Si je vous offre à manger, vous le prendrez ?". Il a fait un signe de tête et j'ai compris qu'il ne parlait pas français. Je l'ai questionné "Vous parlez anglais?" et il a répondu avec ce délicieux roulement de r : "Roumane".
    Je suis repartie ébranlée et triste "Putain, mon frère roumain, qu'est ce que tu es venu faire ici?". En cheinant, je le revoyais quelques mois plus tôt, avec sa tête de jeune étudiant curieux du monde.
    J'ai décidé de profiter du Carême pour utiliser l'argent qui m'était alloué pour déjeuner à lui acheter un sandwich, des fruits. Et puis, un matin que j'emmenais des cookies maison pour mes collègues, j'ai ouvert la boîte et lui en ai offert.

    Au fil des jours, j'ai eu l'impression qu'il ne me reconnaissait plus. Ou alors la tristesse brouillait désormais son regard et faisait de nous tous des ombres anonymes et filantes. 

    Je supporte de moins en moins que tous ces humains en déchéance fassent partie de notre paysage, comme si c'était normal,. Ils augmentent de jour en jour, des jeunes, des vieux, des femmes, des mères, des grands-mères. Certains nous renvoient nos propres peurs : hier un humain, un nom, une personne aimée, demain un animal dont la crasse et la puanteur répugnent.

    A mon retour de Naples, le jeune Roumain avait disparu. Je l'ai guetté en vain les jours suivants. Il a peut-être changé de quartier ou alors, comme je l'espère, il est rentré chez lui.