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Gens (d'ici et d'ailleurs) - Page 20

  • Un jeune homme de 90 ans ...

    Un vieux monsieur monte à bord du bus bondé. Lorsque celui-ci redémarre, il est projeté au centre du véhicule et trottine, jambes écartées. Sa posture, le sourire amusé sur ses lèvres et le bonnet en laine gris et rouge enfoncé sur son crâne lui confère quelque chose de comique. Un homme assis sur les strapontins latéraux tente de l’agripper au passage, mais trop tard, et il se dirige vers le fond du bus. Je suis déjà debout et viens à sa rencontre. Je l’attrape par le bras et tente, brinquebalant au rythme des secousses, un sac à un bras et mon p’tit vieux à l’autre, de le diriger vers mon siège désormais libre. Nous sommes deux, maintenant, à tanguer au milieu de tous et à en rire. Il plonge son regard bleu dans le mien et s’écrie « Je suis pris en charge par le plus beau chapeau du bus ! ».

    J’éclate de rire et le hisse difficilement sur le siège. Il continue de me parler tout en clignant des yeux, on dirait vraiment un enfant, il a un regard plein de malice. Une sorte d’Albert Jacquard. Il me fait même rougir. « C’est vrai, vous êtes toute vêtue de couleurs printanières », continue-t-il. « C’est pour conjurer le mauvais temps ? »

    « Exactement ! Le soleil, c’est dans la tête », je lui réponds, avec un clin d’ oeil. Et c’est vrai qu’à cet instant, dans ce bus à la lumière blafarde, il fait 35 degrés, on se croirait au bord d’une plage à siroter des cocktails. Même les gens autour de nous ont changé, ils nous écoutent, leurs yeux sourient. La jeune femme brune à ma gauche a ôté ses écouteurs et se marre franchement.  

    Il pointe un doigt vers le ciel : « Vous n’avez pas oublié, de toute façon, que le soleil brille toujours, au-dessus des nuages ? » « Je ne l’oublie jamais ! » Il continue de s’émerveiller sur mon chapeau de feutre gris, je plaisante sur son bonnet de lutin. Après quelques instants, je tourne la tête, un peu embarrassée et puis, à l’arrêt suivant, un autre homme s’arrête devant moi avant de descendre et me dit quelque chose de très gentil. Un échange qui n’arrive jamais dans la foule parisienne, sauf pour ceux qui ouvrent leurs yeux et leurs oreilles.

    Exactement le genre de choses dont je t’ai parlé, Ain, en buvant un verre avec toi à Paris Carnet, avant que tout le monde n’arrive.

    Je croise le regard de la jeune femme brune et lui lance « Décidément, c’est ma soirée, faut pas que je rentre chez moi, je vais appeler les copains et sortir ! ». Elle acquiesce. Le vieux monsieur est maintenant plongé dans un journal, plongé c’est le mot, il a le nez collé dessus et les yeux écarquillés. Mon arrêt approche, je me penche vers lui, juste assez pou sentir une vague odeur d’urine, et lui souhaite une bonne soirée. Il soulève son bonnet.

    Je ne suis pas ressortie ce soir-là. J’avais eu mon content de chaleur humaine. J'ai pensé avec un sourire que peut-être, il aurait aimé rencontrer ma mémé aux chaussettes aubergine. Elle aurait abandonné sa canne pour s'appuyer sur son bras et leurs jambes cagneuses auraient arpenté de concert les trottoirs parisiens.

    Ne croyez pas les gens, moroses, qui vous disent que les grandes villes sont inhumaines et que la solidarité n’existe plus. Arrêtez juste de fixer le bout de vos chaussures et vous vous rendrez compte que les miracles n’en sont pas. C’est vous qui les faîtes.

  • L'enfant de Kin'

    A travers la porte vitrée, je devine un visage sombre. J'ouvre la porte. Je lui tend les bras mais il ne bouge pas, un sourire aux lèvres. Déconcertée, j'essaie de le prendre dans mes bras mais il n'esquisse pas un mouvement. "Quoi tu ne m'embrasses pas?" lui dis-je. "Allez, j'attend" répond-il. Je comprend que je dois lui sauter au cou, ou quelque chose de ce genre. Je le fais avec toute la réserve que je peux avoir envers un être qui, bien que familier, m'est physiquement étranger. Il me prend dans ses bras, me serre très fort en criant "Ah, Sophie! Sophie".

    J'aime ces effusions de joie typiquement africaines. Bonheur ou malheur s'expriment dans les cris et les larmes. Je me laisse aller à nos retrouvailles. Il ressemble tellement à son frère. Il est juste moins grand, il a les joues plus rondes et ce petit ventre qui plaît tant, au pays. Je me dis "Mon garçon, tu vas le perdre ton petit ventre en Europe". S'il ne perdait que ça ...

    C'est ce que j'ai pensé quand M. m'a appris que son petit frère était arrivé en Irlande. Un moment de bonheur à l'idée de cet instant tant attendu, du soulagement qu'il devaient tous ressentir après ces années vécues dans l'hypothèse d'un "peut-être". La fin de sacrifices énormes, sur des salaires modestes voire misérables, pour envoyer des sommes phénoménales à des intermédiaires malhonnêtes qui vivent de la course à l'Europe. Sommes phénoménales disparues comme dans un thriller avec Pacino et de Niro. Le contact est mort, a été arrêté, tabassé, volé, tant de raisons bidons à une malhonnêteté organisée.

  • Elles et moi

    Je vous regarde fixement. Vous ne me voyez pas, vos yeux sont baissés. Je vous souris, de temps en temps. Je sais ce que vous pensez.

    Vous pensez que nous sommes différentes, et même opposées.

     

    Vos cheveux sont argentés et la vie a griffé votre visage de sillons épais. Sur les photos de votre jeunesse, à côté de votre grand amour, dans un décolleté trop provocateur, j’ai découvert une femme qui n’est pas vous, une poupée qui fait oui avec la tête et non avec le cœur, comme dans la chanson. Effacée, dévouée, vous vous êtes laissée désarticuler sous les coups de celui qui disait vous adorer.

     

    Toi, petit elfe facétieux, tu danses sur les pavés mouillés comme tes joues, les soirs de solitude. Je te connais si peu mais je t’aime tellement, si tu savais. Si tu savais comme chacun de tes mots m’arrache le cœur, comme je me retiens d’écrire pour ne pas me dévoiler. Je te parlerai, un soir, lorsque nous serons seules, et nous pleurerons de rire, et le vin coulera.

    Nous mettrons des talons hauts et de jolies robes qui s’envolent et nous nous enivrerons d’amour et de musique. Tu es mon exutoire caché.

     

    Tu portes son prénom, c’est drôle, et pourtant tu ne lui ressembles en rien. Je t’aime mais ne te comprends pas, c’est pas grave et c’est réciproque. Tu as dit un jour une phrase qui nous a fait mal à toutes les deux, j’aurais pu nier, te rassurer, mais je ne veux plus mentir.

    Tu me rapelles cette phrase dans un très beau livre qu’un garçon m’a offert : " Le seul instant de sa vie où elle fut reine fut le jour de sa mort."

     

    Toi, la dernière pierre que j’ai découverte. Tu étais là, posée sur un lit de mousse, et je ne t’avais pas remarquée. C’est parce que tu as une telle générosité que tu mets les autres en vedette. On a partagé un plateau et des confidences, et soudain ma voix a tremblé. Je sais ce que ça veut dire.

  • A toi, "mon chéri d'amour"

    Je t’aime, tu sais. Je te l’ai déjà dit et si je le fais aussi facilement, c’est parce qu’on ne s’est jamais goûtés, toi et moi.  

    Pourtant notre histoire, comme avec la plupart des hommes qui me sont chers, avait mal commencé. Tu bossais sur un autre site et je t’avais, à priori, pris en grippe parce que tu étais tout le temps injoignable. Alors le jour où je suis venu sur ton terrain et que, curieuse de savoir qui tu étais, mon sourire s’est heurté à ton visage fermé, l’à priori s’est renforcé.

     

    Il a fallu 4 ans pour qu’on se rencontre vraiment. A la faveur d’une pause, on a commencé à discuter et là, j’ai découvert une montagne de sensibilité et d’humour.

    Accessoirement, t’as un beau cul. Et quand tu rosis, comme maintenant, je craque.

    ***

    Quand je t’ai connu, t’étais au fond du gouffre. Les deux femmes de ta vie t’avaient quitté. Tu prenais sur toi comme un bon petit soldat, personne n’a rien vu, rien su, pourtant t’en menais pas large, je crois, quand tu repartais vers ta solitude toute neuve, avec ton écouteur sur les oreilles.

    « J’suis un mec», tu disais …

    Quelle connerie, excuse-moi de te le dire, j’ai fait semblant de te croire mais entre tes mains toujours ornées d’une clope, le gobelet de café tremblait.

    Ca m'a touché, ta pudeur, ta fragilité et désormais, je les ai attendus avec impatience, les appels pour un café. Quand ton nom s’affichait sur le téléphone et que dans le combiné j’entendais « bonjour ma petite langoustine des îles », un sourire superbement niais se dessinait sur ma face.

    ***

    Le lundi matin, on se racontait nos week-ends dans de grands éclats de rire. Je crois que je n'ai pas ri autant depuis bien longtemps. Je complimentais très sincèrement tes tenues, toujours originales, qui n’iraient à personne d’autre que toi, et ces détails qui révèlent le goût des belles choses, une ceinture, une paire de chaussures, des boutons de manchette.

    Un jour où on était deux à te dire à quel point t’étais mignon dans ton petit pantalon, tu as dit, visiblement touché : « Merci les filles, vous pouvez pas savoir à quel point ça me fait du bien, je me sens moche, l’impression d’être transparent ».

    ***

    Quand j’ai su que tu étais devenu un ami, un intime, de ceux qui m'acceptent telle que je suis, je t’ai filé le lien vers un billet où je racontais une de tes soirées délirantes. Je te donnais ainsi la clé vers mon blog, c’est pas rien, tu l’avais compris. Je t’y fais souvent des clins d’œil, depuis.

    ***

    Et puis, après des mois à se tourner autour, au moment où tu avais décidé de te lancer et de m’emmener en week-end à Londres, coup de théâtre. C'est marrant, la vie, non ? Un lundi matin, tu lances « Tu sais pas ce qui m’arrive ? ».

    On a déjeuné en tête à tête, tu étais gêné, tu as parlé des sentiments qu’on avait l’un pour l’autre, c’était mignon, on aurait dit deux ados. Tu disais que tu ne voulais pas me faire souffrir, t’as même employé le mot « salaud », si je me souviens bien.

    Quelle drôle d’idée ce mot pour parler de toi, pour lequel j'ai tant de respect et d'estime. Je n’étais pas triste, ou si peu, plutôt amusée de ce pied de nez mais surtout, surtout, inquiète pour toi qui commençait tout juste à accepter son départ.

    Je ne suis pas sûre que tu m’aies crue, ni même que tu aies compris quand je t’ai expliqué ma philoSophie de la vie, mon côté fataliste. La vie donne même quand elle semble refuser.

     

    Moi je savais déjà que j’avais gagné un ami, un vrai, un de ces hommes que j’aime passionnément et inconditionnellement.

    Mon ami, tu serais donc, et bien plus précieux à mon cœur qu’un ex-amant.

    Tu opinais de la tête mais ce jour là, comme souvent depuis, j’ai eu la désagréable impression que tu ne comprenais rien à ce que je suis. Tu me vois toujours masquée alors qu’avec toi, ça fait longtemps que je l’ai enlevé, ce p*** de masque.

    Pourquoi regretter ce qui aurait sans doute été un beau moment, mais un moment seulement, puisque tes questions s’étaient heurtées à son silence, puisque tu l’aimais encore ? J’ai vécu assez de ruptures pour savoir qu’on ne s’en remet pas si vite.

    Je n’ai jamais envisagé ni espéré prendre sa place. J’aurais été ton amie-amante, je t’aurais câliné, pris soin de toi, ça je sais bien faire, t’inquiète pas, à mon âge, on peut pas prétendre ne pas savoir où on met les pieds. Ou alors c’est qu’on se ment.

    Plusieurs fois, depuis, tu m’as demandé « Dans le billet d’hier, c’est de moi que tu parlais ? ». Je riais et répondais «Non, c’était pas toi. Tu sais bien, c’est cet homme, là, dont je t’ai parlé… »

    Peut-être que tu as douté de ma sincérité, mais c’était vrai, je ne parlais pas de toi.

    Tu n’es pas, ou plus, dans mes fantasmes.

    Et si ça te déçoit, c’est que t’as rien compris.

    (Ca n’exclut pas la possibilité qu’un jour, je te roule une pelle langoureuse, en toute amitié …)