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2yeux2oreilles - Page 146

  • Eloge de la paresse


    La lumière du jour, le souffle léger du vent contre la moustiquaire et le chant des oiseaux me réveillent. La maison est silencieuse. Sur un plateau, quelques tartines, un mug de café fort, je file à l'arrière de la longue maison, finir ma nuit près de la piscine.

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    Chaque matin, le même délicieux rituel et la caresse, chaude comme celle d'un amant, du soleil sur ma peau nue qui brunit chaque jour un peu plus. Le clapotis de l'eau berce mes rêves de mains d'homme. Je ne sais plus si les frissons qui parcourent mon épiderme sont provoqués par le vent timide ou le souffle brûlant d'une bouche impérieuse. J'ouvre les yeux. Symphonie de vert, celui de palmiers majestueux, bleu de la piscine et blanc des dalles brûlantes. Sur le dos, les bras relevés, je sens la brise délicieuse caresser doucement l'intérieur de mes cuisses, mes aisselles musquées et chaque parcelle de ma peau offerte. Sur mon corps alangui, terrassé par la chaleur, les fleurs rouges déploient leurs fins pétales et exhalent, impudiques, leurs arômes les plus intimes.

    Mon pied bruni s'est posé sur la dalle rugueuse. Penchée en avant, les orteils aggripés au rebord, je savoure l'instant ou mon corps brûlant pénètrera les reflets turquoise de l'onde fraîche. D'abord la pulpe des doigts, les bras puis la tête, la pointe des seins, tout le corps et enfin mes orteils laqués. Quelques brassées vigoureuses dans les profondeurs et puis, cet immense et bruyant souffle de vie, aspirer une goulée d'air et jaillir de l'eau. Nager sur le dos, le ventre, longer le fond du bassin, et plonger une fois, dix fois, et éclater de rire comme une enfant. Je suis une sauvageonne qui a retrouvé son père et sa mère, les éléments qui l'ont vue naître et ont accompagné ses premiers pas, sur une île du Pacifique. L'eau, le soleil. Je suis échouée sur une île de sensualité. Je revis sous leurs caresses, mon corps sort de sa léthargie et caresse à son tour l'eau, le vent, la terre, les fleurs. Mon nez s'emplit de l'odeur du sel, du sucre des frangipaniers, de la délicatesse du jasmin, de l'odeur sauvage de l'herbe. Mes mains errent sur les douceurs de ma peau dorée, palpent ses contours moelleux. Mes doigts savourent la tension d'un muscle, suivent le creux de la clavicule, s'immiscent dans la chaleur du nombril. Silence. Plaisir. Soupirs.

    Aux heures les plus chaudes, je me réfugie dans l'ombre ou je m'endors, abandonnée à la caresse du vent. Seul le soleil me dit le temps qui passe. Je ne sais plus quel jour, quelle heure. On ne m'attend nulle part et je n'attend personne.

    Cet après-midi, ce soir, cette nuit, sous la lune pleine, dans la lueur turquoise de la piscine et des lumières vertes du jardin, dans le silence juste troublé par la clameur des grillons, je plongerai encore et encore ...

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  • En la bodega Guerola

    Il est plus de 15h quand je franchis le seuil de la bodega Guerola. A l'exception d'un couple installé à une table près de la porte, les convives sont massés au fond du restaurant. Les ventilateurs rafraîchissent la lourde chaleur de cet après-midi andalou. Je grimpe sur un tabouret, comme nous l'avions fait quelques jours plut tôt, en compagnie de Pepito et sa copine. Derrière le comptoir, un type d'une bonne cinquantaine d'années m'observe, un sourire en coin derrière ses lunettes. Sous mes yeux, derrière des vitrines, poissons et coquillages exhibent leur fraîcheur. Pour un peu, on se croirait chez Toritcho ... pourtant, le décor est bien différent.

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    Au dépouillement immaculé de Toritcho, la bodega Guerola oppose un chaleureux fatras de poutres et ornements. A droite, derrière la porte d'entrée, une peinture représente un torero. Sur une table, des bouteilles de vin sont exposées. Sur la gauche, le long comptoir de bois foncé s'étire jusqu'au fond de la salle. Les murs sont couverts de cadres, photos et affiches.

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    Un serveur m'invite à m'assoir à une table ou je serai plus à l'aise pour manger. J'acquiese et le suis, avant de me raviser et de retourner m'installer au comptoir. C'est que je vais m'emmerder moi, toute seule à une table ! Je préfère de beaucoup être au coeur de l'action, observer, m'étonner, poser des questions et sans doute, intriguer assez le personnel pour qu'ils entreprennent de me parler. Voyager seule a cet énorme avantage qu'il facilite les rencontres. En couple, rare sont ceux qui osent troubler le tête à tête et et entre amis, on se suffit souvent à soi-même.

    Me voilà donc déménageant pain, assiette, serviette et verre en bredouillant au serveur, vaguement gênée, que vraiment, je préfère manger au comptoir. Il propose alors de me placer près de la caisse, pour que j'ai plus de place. Le plus âgé me charrie en me disant que je vais faire le tour du resto avant même d'avoir commencé à manger. Je commande des calamares fritos ainsi que des coquinas, ces fameuses tellines que je n'ai plus eu l'occasion de déguster depuis mon voyage en Avignon, il y a déjà 2 ans. En attendant mes plats, je demande au serveur à lunettes le nom de ces coquillages assoiffés qui promenaient, l'autre soir, des langues démesurées d'un beau rouge corail. Conchas finas, répond-il.

    Un autre serveur, arborant de belles moustaches poiver et sel, pose bientôt devant moi deux belles assiettes de petits calamars frits et de tellines arrosées d'huile d'olive, citron et persil.

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    Tandis que je suçote mes tellines d'un air gourmand, il me demande d'ou je suis et ma réponse le surprend, visiblement. Je demande si je peux prendre des photos du restaurant, il m'entraîne et désigne ici des affiches de ferias de toros, là des photographies en noir et blanc de l'ancien Torremolinos.

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    "46 ans que la bodega est ouvert, tu n'étais pas née". J'acquiese, même si le monsieur doit me croire beaucoup plus jeune que je ne le suis.

    "Je suis venue avec des amis, il y a 2 jours". "Oui, oui, je sais, je t'ai reconnue", dit-il. Je lui demande s'il est le patron, il dément et pointe du doigt le monsieur à lunettes. Lui s'appelle Pepe. Le patron se présente, il s'appelle Clemente. Je le complimente sur sa bodega et lui dis que j'ai un blog et que je vais faire un billet dessus. J'ai fini mon repas, succulent, et Pepe me débarrasse avant de poser bruyamment 3 verres sur le comptoir, de les remplir et de m'en tendre un avant de porter les deux autres à une table. Quand il revient, je demande si c'est de la sangria, il secoue la tête et me fait signe d'approcher et de grimper sur un des tabourets tandis qu'il soulève un couvercle contenant un liquide ambré ou je distingue des rondelles d'orange et de la canelle.

    Lorsque la bodega ferme ses portes, je retrouve la chaleur de la rue et les boutiques bas de gamme de la calle San Miguel. Je piquerais bien ma petite sieste quotidienne, tiens ...

    Bodega Guerola

    Las Mercedes n° 2 - Torremolinos

    Telf. 952 38 10 57

  • Dans les hauts de Torremolinos

    J'avais emmené mes baskets, espérant, malgré la chaleur, profiter de cette semaine de vacances pour courir régulièrement. Le lendemain de mon arrivée, lorsque je lui demandai où je pouvais courir, S. m'indiqua un parcours "à travers l'urbanisation", ce qui me fit un peu peur, mais en fait, les rues du quartier du Pinar, ancienne pinède, sont désertes.

    Quel plaisir de courir à la fraîche, aux dernières lueurs du jour, sur les hauteurs de Torremolinos ! Après une série d'abdos et d'étirements, bouteille d'eau dans le sac en bandoulière et le beat dynamique de K-OS dans les oreilles, je tire sur moi la lourde porte de fer. Premières enjambées dans la descente qui longe la villa Nirvana puis je tourne à droite, faisant détaler un chat noir famélique et borgne, de surcroît.

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    Je cours sur le bitume, entre les rangées de villas luxueuses aux tons de terre, ocres et orangés, d'où pendent des grappes de pimpants bougainvillés et de chèvrefeuille odorant et frangipaniers odorants.

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    Peu de passants, pas de circulation ni de bruit hormis les aboiements furieux que je déclenche à chaque passage. Je m'engage, légère, dans une rue plate, dépasse le sauna Las Estrellas (qui n'est pas un sauna).  Le lendemain de mon arrivée, je dis à S. : C'est cool, t'as un sauna à côté de chez toi. Il sourit : C'est pas un sauna, en tout cas, pas un sauna pour toi. Moi : Ah ? C'est un sauna gay ? Non, c'est un bordel, répond-il.

    Je tourne à droite et attaque ma première côte jusqu'au chantier de résidences où une pancarte indique "Panorama del Pinar". Je longe les constructions désertes et suit la courbe qui se fait encore plus raide. La, je sens les muscles antérieurs de mes cuisses se contracter sous l'effort et dès le deuxième tour, de grosses gouttes de sueur dégoulinent le long de mes tempes, dans ma nuque et sur mon buste.

    Mais voici, à droite, la calle Cueva del gato qui me permet de détendre mes muscles. Margo s'étale en lettres de fer forgé sur la facade blanche. Je vire à droite, encore une petite montée, puis j'arrive dans la calle Montana où juste après la villa Panorama, la bien nommée, la villa Rincon laisse à peine entrevoir derrière sa facade rose, de jolis escaliers arabo-andalous.

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    Encore une courbe à gauche, je passe devant la villa Neptuno, aux couleurs des Cyclades, puis les dernières maisons de "l'urbanisation" avant de bifurquer à droite dans un chemin de terre caillouteux, entre les oliviers. Là, mon corps se fait plus lourd et je laisse son poids me porter dans la descente, bras relâchés, épaules détendues, en prenant garde de ne pas déraper sur les cailloux.

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    "I'm free", chante K OS, et c'est bien ce que je ressens, un sentiment de plénitude et de liberté exacerbés par l'ivresse de l'effort et du plaisir qu'il procure. A ma gauche en contrebas, l'autoroute embouteillée déroule sa guirlande de feux rouges. Rouge aussi, le ciel carmin du soir tombant sur la Sierra Nevada. Je surplombe toute la ville de Torremolinos, ses grues, ses immeubles et droit devant moi, dans une cuvette, le bleu de la mer, frangée des lumières scintillantes de Malaga.

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    Brroussailles, palmiers et cactus gigantesques, grillées par le soleil, laissent passer une brise vivifiante qui rafraîchit le débardeur collé a mon corps. J'admire, émerveillée et grisée, la végétation luxuriante. Si loin et si proche de l'humanité. Le bonheur doit ressembler à ce que je ressens à cet instant-là.

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    Le terrain redevient plat, je traverse quelques ronces puis plutôt que de suivre le chemin de terre, tourne à droite et monte 4 à 4 des marches sommaires qui me propulsent devant la maison de S. Là, je m'arrête quelques instants, boit 2 ou 3 gorgées d'eau fraiche, en asperge mes bras puis repart pour un nouveau tour.    

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  • ...

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  • La légende de Narcisse

    L'alchimiste prit en main un livre qu'avait apporté quelqu'un de la caravane. Le volume n'avait pas de couverture, mais il put cependant identifier L'auteur : Oscar Wilde. En feulletant les pages, il tomba sur une histoire qui parlait de Narcisse.

    L'alchimiste connaissait la légende de Narcisse, ce beau jeune homme qui allait tous les jours contempler sa propre beauté dans l'eau d'un lac. Il était si faciné par son image qu'un jour il tomba dans le lac et s'y noya. À l'endroit où il était tombé, naquit une fleur qui fut appelée narcisse.

    Mais ce n'était pas de cette manière qu' Oscar Wilde terminait l'histoire.

    Il disait qu'à la mort de Narcisse, les Oréades, divinités des bois, étaient venues au bord de ce lac d'eau douce et l'avaient trouvé transformé en urne de larmes amères.

    « Pourquoi pleures-tu? demandèrent les Oréades.
    -Je pleure pour Narcisse, répondit le lac.
    -Voilà qui ne nous étonne guère, dirent-elles alors. Nous avions beau être toutes constamment à sa poursuite dans les bois, tu étais le seul à pouvoir contempler de près sa beauté.
    -Narcisse était donc beau? demanda le lac.
    -Qui, mieux que toi, pouvait le savoir? répliquèrent les Oréades, surprises. C'était bien sur tes rives, tout de même, qu'il se penchait chaque jour! »

    Le lac resta un moment sans rien dire. Puis :
    « Je pleure pour Narcisse, mais je ne m'étais jamais aperçu qu'il était beau. Je pleure pour Narcisse parce que, chaque fois qu'il se penchait sur mes rives, je pouvais voir, au fond de ses yeux, le reflet de ma propre beauté. »

    [Prologue de L"alchimiste de Paulho Coelho]