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2yeux2oreilles - Page 67

  • Dans la peau d'un - jeune - homme (4)

    Je reprends l'exercice qui m'avait tant amusée.

    Je l'écoute égréner ses souvenirs d'enfance, accrochée à ses lèvres de conteur.
    C'est un petit garçon, fils de concierge, "issu d'un milieu modeste", comme on dit. Il habite juste en face d'une gare routière de bus. Depuis qu'il est en âge de lire, il déchiffre sans les comprendre les noms des villes prestigieuses que desservent les mastodontes poussiéreux.
    Un jour d'août, il a 17 ans, il s'ennuie et erre dans la gare routière. Il aime son ambiance de départs en vacances, les scènes de retrouvailles qui succèdent aux adieux déchirants, tout ça dans un vacarme de moteurs et de langues inconnues. Il tombe en arrêt devant l'immense carte du monde et les flèches qui la traversent en tous sens, pointant des noms exotiques : Budapest, Oslo, Venise, Madrid. Il reste un long moment devant cette carte. Un nom l'attire : Istanbul. Il se dirige vers le guichet et demande à l'employé : "S'il vous plaît, combien coûte un billet pour Istanbul ?". Il en achète un pour un départ 2 mois plus tard. Quand il rentre chez sa mère et lui annonce son coup de folie, elle le fixe, perplexe. Les jours suivants, ses amis le traitent de fou. Plus tard, il apprendra que sa mère ne pensait pas qu'il partirait. La veille du départ, son corps se couvre d'eczéma.
    Le jour J, au petit matin, il monte dans le bus pour Istanbul. Il n'a jamais fait de voyage de sa vie et n'a aucune idée des vêtements à y emporter en ce début de novembre. Le bus est rempli de Turcs qui rentrent au pays. Angoissé, il s'assied à proximité d'un groupe de 4 Français. Peu de temps après, un Turc entreprend de discuter avec lui. Le jeune homme découvre avec stupéfaction que non seulement le Truc persiste à lui parler, malgré son anglais médiocre, mais qu'en plus il ne se moque pas de lui. C'est un véritable choc pour ce gamin complexé.
    En ex-Yougolsavie, on leur interdit la traversée du territoire et ils doivent emprunter une autre route. Le voyage dure plus de 2 jours. Enfin, Istanbul se dresse devant lui, au matin du 3ème jour. Il pose le pied par terre et se sent "chez lui".
    "Tout était évident, dit-il, je ne connaissais pas la ville mais j'ai tout aimé, dès le premier instant. L'odeur des poissons grillés sur les rives du Bosphore, les ruelles tortueuses, les marchands ambulants, les chats assoupis à l'ombre des abricotiers, les rires des hommes, la frénésie stambouliote. Depuis, j'ai retrouvé cette sensation d'être parmi les miens dans tous les pays arabes que j'ai visités"
    A partir de cet instant, il n'a& vécu que pour retrouver cette ivresse de l'inconnu. Le monde lui appartenait, il était partout chez lui.
    Après Istanbul, il a poursuivi jusqu'à la Grèce, puis l'Italie. Il n'avait pas envie de rentrer alors il a eu l'idée de rendre visite à des amis Zurichois, puis il est monté jusqu'à Prague et enfin Budapest. Quand il a retrouvé les portes de Paris, il était parti depuis deux mois. Depuis, il a parcouru une cinquantaine de pays, fuyant les voyages organisés.


    "Quand je voyage, je suis un autre, dit-il. Moi le timide maladif, je me découvre meneur, sûr de moi, extraverti et drôle. Je me fonds dans la population, j'ai traversé des quartiers mal famés, ai tenu tête à des types patibulaires qui voulaient voler mon sac. Je suis un autre homme."  

  • Festival de l'Oh! demandez le programme !

    _anand_patwardhan_simantini_dhuru_18265.jpgCette année, le Gange est l'invité de ce festival qui se tiendra les 18 & 19 juin prochains sur les bords de la Seine et de la Marne. Et comme chaque année, je m'y laisserai porter au gré des flots.

    Si vous y prévoyez une escale, faites-moi signe ...

    Et en attendant, je vous recommande vivement les projections et débats des Mardis de l'Eau.

  • Leffe, Peket, Herve et Traou Mad

    4 jours en Belgique, dont 2 dans la ville de champions de foot, qu'on atteint après 4 heures de trajet de Paris, et 2 dans la région de Liège.
    Ils m'aiment bien, les Belges, je crois. Pourquoi ? Notamment parce que je bois de la bière.
    En début de semaine, j'ai retrouvé la directrice que j'avais formée début avril. A l'occasion d'une pause, elle m'avait confié ses soucis personnels. Son mari, malade, attendait depuis des mois une greffe du coeur. "C'est difficile, vous savez, une telle épreuve dans un couple, m'avait-elle confié. Je me suis toujours reposée sur lui et aujourd'hui, il est affaibli, je dois tout gérer". Sacrée bonne femme, me disais-je en l'observant. Elle s'amusait de mon accent lorsque je disais des mots en flamand.
    Lundi matin, je l'ai retrouvée égale à elle-même, souriante, dynamique. La seule différence, c'est qu'elle était vêtue de noir et qu'un portrait de son mari était posé sur son bureau. Il est mort il y a 3 semaines. "Heureusement que je travaille" a-t-elle dit.

    Aujourd'hui, le directeur que je formais, grand amateur de bières, m'a proposé, lors d'une prochaine visite, d'aller déguster de la Val Dieu, brassée à l'abbaye du même nom.

    Ce midi, on m'a demandé quel sandouiche je voulais. "Crudités" ? "Avec du jambon ?" "Heu, non, juste crudités". "On peut aussi vous donner juste deux tranches de pain, si vous voulez, hein". Visiblement, ça ne se fait pas les sandouiches crudités en Belgique. "Bon, alors mettez moi du fromage". "Vous voulez un Dagobert ?" Devant mes yeux écarquillés, le directeur a ajouté "Un Dagobert, c'est un club, chez vous". C'était mon dernier sandouiche en 4 jours. Je vous rassure, le soir, je me suis bien rattrapée.


    Mardi soir, nous avons récupéré, vers 21h30, la troisième des drôles de dames épuisée et au bord des larmes après avoir vu les portes de son train se fermer à son nez et nous nous sommes changé les idées dans un restaurant proche. Après la Chouffe et une Leffe, j'ai sifflé un Peket citron. Et j'ai super bien dormi. Le lendemain, mon doublon du jour qui passait me chercher à l'hôtel a rigolé et dit "C'est dangereux la Chouffe, Fiso ! C'est fort !". En tout cas, moi, j'ai super bien dormi. La prochaine fois j'irai faire un tour à la Maison du Peket pour une dégustation approfondie.

    Hier, après un rapide jogging le long de la Meuse (vraiment pas top, un parcours à se déglinguer les genoux), nous avons dîné  rue des Guillemins, chez Frédéric Maquin.
    En entrée, j'ai choisi une brochette de noix de St Jacques et boudin noir, poire émincée et jus crémé et elles, une salade gourmande de foie gras, saumon fumé, écrevisses et magret fumé. Ensuite, j'ai dégusté une poitrine de pigeonneau, bigarade légère à la fraise, compotée de rhubarbe, grenailles au gros sel et elles, un filet de bar Victoria à la plancha et aux zestes de citron confit. Et en dessert, alors que nous louchions sur l'étonnante pyramide de Dame Blanche de la voisine, nous avons plongé nos cuillères dans une soupe de fraises au champagne, coiffée d'un sorbet à la violette et servie dans un contenant très original. Un restaurant classieux à la cuisine savoureuse dont je ne regretterai qu'une infime chose : que le service, bien qu'irréprochable, soit un tout petit peu guindé.  

    belgique

     

    En fin de journée, sur le parvis de la gare de Liège, une jeune femme vêtue d'une robe très très courte, courir vers moi, hilare, les bras ouverts, la culotte au vent. Car celui-ci souffle très fort en cette fin de journée et les clients attablés devant une mousse en terrasse apprécient le spectacle. Elle tente bien de protéger ses fesses d'une main et ça nous fait beaucoup rire. Elle est vraiment givrée, celle-là, elle me fait trop marrer. On se saute dans les bras l'une de l'autre. "Dis donc, on dirait que je t'ai manqué ?"


    Il nous reste 20 minutes d'attente avant l'arrivée de notre train. Un petit tour au supermarché du coin où j'achète des bières pour l'apéro dans le Thalys car 4 collègues doivent nous y retrouver. Dans le train, c'est bonheur, ça fait 6 semaines que je ne les ai pas vus. Quand la demoiselle à la jupe courte déballe un fromage Herve, le wagon se vide tout à fait. Enfin peinards. Leffe, frometon qui pue sa mère, chocolats belges, tout va bien.
    A l'arrivée à Paris, direction Chez Casimir, rue de Belzunce, restaurant figurant dans mes favoris depuis qu'un blogueur m'y a emmenée.

    Et là, après des supions marinés à l'avocat, servis dans une conserve, une poularde de Bresse aux petits légumes et un sorbet coco-mangue, j'ai sauté dans un taxi et retrouvé ma couette. "Ce restaurant est décidément une excellent adresse", a confirmé mon chef de projet qui éclairait les plats que je prenais en photo. 

    belgique

     

  • Penche-toi vers moi

    Me rattraperas-tu quand je tomberai ? Est-ce que tu m’entendras appeler ?

    Mettras-tu un sourire sur mon visage, me sortiras-tu de l’exil ?

    Te pencheras-tu vers moi, assez bas pour m’entendre murmurer ?

    J’ai l’impression qu’on m’a abandonnée dans le froid.

    Est-ce que tu verras celle que j’ai oublié d’être ? Est-ce que tu verras que j’essaie d’atteindre le soleil ? Qui ouvrira la porte vers un monde que je n’ai jamais vu ?

    Quand tu es blessée et que tu te  sens misérable, parce que tu as en toi un amour qui ne meurt pas. Un amour qui ne mourra jamais.

    Te pencheras-tu sur moi, assez bas pour m’entendre murmurer ?

    Quand tu pleures sous la pluie, personne d’autre ne peut sentir ta douleur. Qui me prendra par la main ? Essaiera de me convaincre ?

    Quand tu es blessée et que tu te  sens misérable, parce que tu as en toi un amour qui ne meurt pas. Un amour qui ne mourra jamais.

  • Red velvet

    Leur rendez-vous avait été planifié quelques jours auparavant. La veille, elle avait reçu un sms de sa part, lui demandant si elle était toujours d’accord pour le rencontrer malgré qu’il ait décroché un CDD depuis leurs derniers échanges. Une métaphore qu’elle n’avait pas décryptée. Un brin perplexe, elle avait répondu oui bien sûr.

    Le jour J, elle l’attend, attablée à un tonneau, dans un de ses bars préférés. Il entre. Il est un peu plus jeune qu’elle et a tout à fait le style faussement négligé de la bande de potes de son frère. Le courant passe entre eux dès le premier sourire. Elle lui offre à boire et le félicite « Alors ce nouveau boulot ? Raconte ! » En fait de nouveau boulot, le CDD est une jeune femme rencontrée le week-end précédent. Elle rit de sa méprise ; à partir de cet instant, la soirée se déroulera comme s’ils se connaissaient depuis toujours.

    Un peu plus tard, alors qu’ils ont déjà vidé quelques verres, le barman monte le son. Il bondit sur ses pieds « Tu sais danser le rock ? » Il insiste un peu, tente de l’entraîner sur la piste. Elle trouve son enthousiasme charmant mais décline en riant ; elle se ridiculiserait et lui écraserait les pieds.

    Plusieurs heures après, ils quittent le bar. Sur le trottoir, il confie, avec une touchante spontanéité, avoir passé un moment exceptionnel en sa compagnie. Cet instant de grâce les a donc frappés simultanément. Ses yeux brillent et elle le devine troublé. Elle-même se sent un peu en apesanteur, touchée par la bienveillance avec laquelle ils se sont parlé pendant des heures. Elle réfrène une violente envie de l’étreindre, de le serrer contre elle, avec une force semblable à ce qu’ils ont partagé. C’est lui qui résume en un geste le sentiment qui les saisit. Un peu hésitant, il se penche vers elle et pose sur ses lèvres un baiser sonore, généreux et sans ambigüité. Un baiser quin ne possède pas mais qui étreint.

    Alors qu’elle attendait son bus, rêveuse, elle a reçu un sms de lui, quelques minutes après qu’ils se soient quittés « Ne change rien, surtout. Tu es aussi belle à l’intérieur qu’à l’extérieur ».

    Quelques semaines plus tard, elle est dans le même bar, avec son crabe givré. Elle lui raconte, justement, la jolie rencontre qu’elle y a faite. Et envoie un sms au jeune homme « Devine où je suis ? La musique est toujours aussi bonne, j’espère que tu vas bien, une pensée pour toi, gentleman ». Quelques minutes plus tard, il est là, devant elle, hilare et accompagné de sa dulcinée, qu’il lui présente, en toute transparence, avec cette authenticité qui le caractérise.  Il confie avoir, depuis leur rencontre, fait sien cet endroit qu’elle fréquente régulièrement.

    Par la suite, elle a tenu parole et lui a envoyé quelques messages, pour prendre de ses nouvelles. Le temps a englouti les promesses répétées d’un autre verre ensemble et son dernier sms est resté sans réponse.  C’est sans doute mieux. Elle aurait aimé en faire un bon pote et il aurait peut-être tenté sa chance. Elle ne l’en a trouvé que d’autant plus élégant. Et cette rencontre ponctuée d’un baiser chaste est restée, elle, la plus belle qu’elle ait vécue depuis bien longtemps.