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2yeux2oreilles - Page 66

  • Table à dangers

    Je me dirigeais vers l’ascenseur lorsque tu m’as rattrapée. Cela ne m’a pas vraiment surprise car tu avais clairement montré, pendant le repas, l’intérêt que tu me portais, à grands coups de regards appuyés et de clins d’œil complices. Déjà charmée, le sourire que je t’avais rendu s’était fait caressant.

    Tu m’as vouvoyée « Excusez-moi, madame, est-ce qu’on pourrait prendre un verre ensemble ? » Tu devais avoir une dizaine d’années de moins que moi.

    J’ai demandé à quelle heure tu finissais ton service et t’ai donné le numéro de ma chambre. Je n’avais pas envie de faire de simagrées.

    Vers 23h, quelques coups se sont fait entendre à ma porte. J’ai ouvert, t’ai plaqué contre la porte, dans la pénombre et j’ai mangé ta bouche. Je ne connaissais pas ton prénom, je m’en foutais. Ton corps portait l'odeur du soleil. J’ai ouvert ta chemise, léché le sel de ta peau, caressé des lèvres la ligne de tes clavicules. Tes mains d’homme ont empoigné mes hanches et fait glisser le tissu soyeux, découvrant mes fesses bombées. Comme si mon corps ne demandait qu’à être nu, les bretelles de mon déshabillé ont glissé sur mes épaules.

    Sur le bureau de bois clair, tu as balayé les papiers épars pour m’y poser. Le soliflore est tombé et sa rose en tissu avec, ça nous a fait rire. Ta tête brune s'est enfouie dans ma moiteur et alors que tu dansais entre mes cuisses ouvertes, j’ai pensé qu’il fallait absolument que j’achète la dernière pièce manquante de mon salon : une table. Et sans roulettes, celle-là.   

  • Chute libre

    Elle est assise à quelques mètres et me fait face, ainsi qu’à deux femmes dont je ne vois que les chevelures blondes et noires, mais qui semblent l’écouter avec attention. Par moments, son visage s’illumine et elle rit franchement, à d’autres, ses yeux se brouillent et les larmes débordent. Je l'observe et lis sur ses lèvres.

    Elle pleure un homme, une histoire qui avait bien commencé et puis soudain, l’amoureux s’était envolé, sans une explication. Elle dit qu’elle perd doucement confiance en elle, qu’elle essaie depuis des années, qu’elle surmonte ses pudeurs, s’exprime plus, tellement plus. Mais c’est pire. Plus elle s’ouvre et plus ils se ferment.

    « On est vraiment une génération de merde, conclue-t-elle. On va tous finir seuls comme des cons et pleurer sur ces belles histoires qu’on aurait pu vivre.»

    La femme aux cheveux blonds se penche vers elle avec beaucoup de douceur. « Parle-lui, dis ce que tu ressens. Quand tu dis a quelqu'un qu’il compte ou a compté, c'est quelque chose de joli, donc on ne peut pas mal le prendre ou se foutre de toi. Ça touche. »

    « Je n’ai pas souvent réussi à exprimer mes blessures. J’ai l’impression de donner le bâton pour me faire battre, de dévoiler mes faiblesses » répond la jeune femme.

    La brune aux cheveux bouclés s’emporte et invective gentiment sa voisine. « Faire bonne figure, ça va bien 5 minutes ! Être sympa et gentille, tout prendre avec le sourire, font chier ! Moi je lui dirais merde et ses 4 vérités ». 

    Elle ne lui a pas dit ses quatre vérités ni ses quelques vanités. Elle a ravalé ses larmes et ses questions sans réponses, comme d'habitude.

     

  • D., taxi madrilène

    A Madrid, mon taxi est plutôt bel homme. Je suis la fille des extrêmes. J’aime autant les hommes au crâne lisse que dotée d’une belle chevelure de sauvageon. La faute à Jésus et Yul Brynner.

    D. est très jovial. Il a visiblement envie de discuter, ce à quoi je me prête avec d'autant plus de plaisir que ma pratique de l'espagnol, après 2 semaines, s'est considérablement fluidifiée. 

    D. a travaillé comme maçon pendant 26 ans avant d’être licencié et de devenir taxi « car il faut bien ramener de l’argent à la maison » dit-il. Je demande s’il aime son métier. Il répond que non, « parce qu’il n’aime pas travailler seul et que ses confrères se comportent comme des ennemis et pas des collègues ». C’est un affectif, mon D.

    Il est déjà allé en France, à Eurodisney. En apercevant ma grimace dans le rétroviseur, il précise que quand on a des enfants, c’est un passage obligé. Il aime beaucoup la France, surtout la Bretagne, et encore plus ses galettes de blé noir. Il me donne son nom, hérité d’une grand-mère française : Domenech. « Hé oui, comme l’entraîneur de football ! » rit-il. « Pas étonnant que vous aimiez la Bretagne. Vous avez des racines bretonnes, D. » Bluffé, le D. Je lui raconte et ça l’amuse beaucoup, que le dimanche précédent justement, je faisais sauter les crêpes dans un appartement de Madrid.

    Il veut savoir si j’ai goûté aux spécialités locales (il ne me connaît pas, c’est normal). J’énumère tout ce que j’ai mangé, il valide, et lui confie à quel point j’apprécie cette façon toute espagnole de picorer dans la même assiette. J’ai lu, je ne sais plus où, que les Espagnols sont ceux des Européens qui consacrent le plus d’argent à la nourriture. D. affirme que Madrid et Zaragoza sont les deux villes d’Espagne où il fait le plus chaud.

    Au moment de nous séparer, nos regards qui se croisaient dans le rétroviseur se font face. Un souffle d’éternité glisse entre nous, quelque chose qui me serre un peu le cœur, cet élan que je ressens parfois, au hasard de rencontres aussi instantanées qu’un courant d’air mais que je n’oublie pas. Il a cet élan aussi, et les mots qu’il prononce appuient ce que son sourire étincelant me dit : « J’ai été ravi de cette course avec toi et de cette discussion. Ça n’arrivera sans doute pas, mais si un jour tu reviens à Madrid, et que tu montes dans mon taxi, je serai enchanté de te retrouver ».

  • Je suis perplexe

    En début de semaine, j'ai reçu ce sms d'une jeune femme que j'aime beaucoup : « Je suis en déplacement pro à Paris avec des collègues et mon mec est super jaloux, est-ce que je peux dire que je dors chez toi ? » Son mec est ... marié. Il y a quelque chose qui m'échappe.

  • The irish way : leçon n°1

    "Si vous devez voyager en Irlande, il est important que vous sachiez en quels termes demander poliment votre chemin. Ce qui ne se fait pas, c'est de lancer brutalement : "Excuse-moi ! Pouvez-vous m'indiquer la route pour ...?
    Ca, c'est la technique française (1) anglaise , dont le message sous-jacent est le suivant : "Je vous saute dessus sans y mettre les formes dans le seul but d'obtenir un renseignement nécessaire. Cet échange n'a, par ailleurs, aucune raison d'être et ne sera pas source d'agrément. Alors, allez-y, dîtes-moi."
    La méthode d'approche préconisée en Irlande consiste à transformer la rencontre en évènement social, comme ça se passe quand deux inconnus lient connaissance dans une fête ou à une réception de mariage. Un préambule détourné s'impose, quelque chose du genre : "Ah ! quelle jolie haie vous taillez là (2)", ou : "Splendide journée, n'est-ce-pas (3) !", surtout si ça n'est pas le cas (4).
    Un grand nombre d'information personnelles vont ensuite s'échanger, parmi lesquelles figureront peut-pêtre les indications recherchées, mais pas forcément. Les meilleures conversations qu'on puisse avoir en Irlande commencent parfois (5) ainsi.

    Extrait de "L'Irlande dans un verre" de Pete Mc Carthy.

    (1) Rature de Fiso

    (2) Ca, c'est ce qu'on aurait pu s'écrier en me croisant au volant de ma voiture, sur la Sky Road par exemple
    (3) Ca, c'est ce qu'on s'est souvent écrié pendant nos 15 jours de vacances, au coin d'une rue, à un comptoir de pub ...
    (4) Mauvaise langue !
    (5) Souvent