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2yeux2oreilles - Page 61

  • Dans nos murs

    Dans nos murs.jpgIl y a quelques semaines, j'ai reçu ceci dans ma boîte aux lettres :


    Bonjour,
    Pour ceux qui ne le savent pas encore, la jolie petite maison du 40 rue de la Vanne va bientôt être détruite.
    Presque 100 ans de vies, de joies, d'amour, d'épreuves, d'amitié, de fraternité, de partage et d'échange, vont s'éteindre avec elle et rester dans nos coeurs.
    Etant la fille des propriétaires et ayant toujours vécu dans cette maison, je souhaite marquer le coup, lui rendre un dernier hommage. Afin donc de fêter les vies qu'elle a portées et se remémorer les bonheurs partagés, j'organise avec l'association Arti'Street un évènement sur 3 jours les 2, 3 et 4 septembre 2011.
    Nous présenterons donc pendant ces 3 jours des expositions (photos, peintures, graffs, une exposition sur l'évolution de la ville de Montrouge), des concerts et des performances en tout genre.
    L'accès à la maison sera ouvert tout le week-end et jusqu'à 1h00.

    Hier soir donc, guidée par la musique, je me suis pointée devant cette maison peu après 21h.

    Dans l'ancien garage, une jeune fille accroche un bracelet vert à mon poignet. Il n'y a pas plus d'une dizaine de personnes, tous dans la vingtaine. Seule, je suis un peu intimidée.
    Le jardinet est décoré de lampions et de guéridons en métal. La maison, vidée de ses meubles, est ornée de tags. Au rez de chaussée, dans ce qui devait être le salon, je suis attirée par de très grands tableaux. Ce sont des portraits d'artistes noirs réalisés au collage. J'y retrouve Myriam Makeba, Louis Armstrong, James Brown, Frantz Fanon, fondateur du mouvement de pensée tiers-mondiste, dont j'ai lu "Peau noire, masques blancs" : : 

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    Je décide de me réfugier au sous-sol, où un jeune home blond mixe à merveille des morceaux de hip-hop. Gangstarr, merde, j'ai envie de danser ! Je pense à mon petit frère, s'il était là on danserait ensemble, du coup je l'appelle.

    « Il parait que tu es mignonne, dit-il en décrochant.
    — Ah bon ? Qui a dit ça ?
    — Mon pote Antoine. Ta photo est apparu sur mon téléphone quand il a sonné, il a dit "Ouh ! elle est mignonne !
    — Embrasse ton pote Antoine de ma part !
    Je lui dis qu'il me manque. « T'inquiètes, Fiso, je reviens définitivement à Paris dans 2 semaines, au plus.»
    Je raccroche avant que ma voix ne fasse des remous et retourne écouter la musique. Dommage que je n'ai pas, dans mes ami(e)s, d'amateurs de hip-hop. Les vieux de la vieille qui dansaient avec moi au Bobino et au Rex se sont mariés et ont fait des gosses. ils passent sans doute désormais leurs soirées devant la Star Ac' ou des séries américaines. J'en appelle un, pas rentré dans le moule non plus, mais il décroche en disant : « Je suis au taf', je te rappelle.»

    Un peu plus tard, je suis la flèche "Expos" et monte au premier étage. Une pièce abrite des portraits de tatoués et d'un vieil homme. Une autre des vues comparatives de Montrouge avant et aujourd'hui, mises en place par le sexy Guacamelo (il a passé le week end à se balader torse nu, le bougre!) J'adore imaginer la vie avant. En vieillissant, je succombe doucement à cette ridicule idée que c'était mieux avant. Pourtant, pour rien au monde je ne voudrais frotter le linge au lavoir avec les bonnes femmes du village, cuisiner chaque jour pour une tablée de dix ou quémander de l'argent à mon mari. Quoique. Elles se posaient moins de questions à l'époque. Bref, je m'égare.

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    Je redescends dans la pièce aux collages et me plonge dans une analyse plus minutieuse de ces magnifiques portraits. J'aime particulièrement ceux de Tracy Chapman et James Brown. Je regrette l'absence de Boug' qui s'était collée aux collages, à une époque. J'ai toujours une pile de magazines féminins à la con en stock pour elle. J'essaie de déchiffrer le nom de l'artiste, écrit à la verticale. Une jeune femme à la tignasse mousseuse, accompagnée d'une petite fille dans une robe rose de princesse, prend des clichés des tableaux : "C'est mon papa qui les a faits !"
    Chouette ! J'ai devant moi la réponse à mes interrogations. L'artiste, c'est donc Mustapha Boutadjine. Il vit à Bagneux mais son atelier est dans le 13ème arrondissement. Les portraits exposés ici appartiennent à la série "Black is toujours beautiful". Ci-dessous, d'autres portraits, issus des galeries "Insurgés" et "Poètes" :

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    « Normalement sa photo est insérée dans chaque tableau, il a des moustaches » dit-elle.
    Et en effet, sur celui de Tracy, je découvre un moustachu aux faux-air de Dali. Je m'extasie à vois haute et une jeune femme brune engage la conversation. Elle vit à quelques rues de chez moi, travaille dans le social et évolue dans le milieu artistique. D'après ce qu'elle a appris, la jolie maison laisserait place à un immeuble de logements.

    [Nous passerons le reste de la soirée ensemble, danserons un peu au sous-sol avant de boire un verre dans le jardinet. Cette jolie initiative de rassembler des gens, dans un quartier où il ne se passe jamais rien, ouvre une discussion sur notre ras-le-bol du virtuel. J'ai fini par céder et ouvert un compte Facebook il y a quelques mois, principalement destiné à mes connaissances hors-hexagone et j'en ai marre de ces connaissances ou même ami(e)s qui ponctuent mes rares publications de "J'aime" ou me balancent des "Coucou" publics, auxquels je ne réponds pas, alors qu'ils ont mon numéro de téléphone.]

    Dans le jardin, une jolie jeune fille aux lèvres fardées de rouge et au décolleté pigeonnant, canette de bière à la main, me claque deux bises. Elle est chanteuse de textes français et aussi de psyché-rock et clôturera le festival dimanche.

    Edit du 10 septembre :

    Le lendemain, samedi, j'ai fait la connaissance de Nassima, fille de l'artiste qui fait de très beaux collages, d'un grafeur en live branché reggae, de Sabrina, chanteuse soul et de Sarah, à la fraîcheur irrésistible et au sourire flamboyant.  Et puis, surtout, j'ai eu la chance d'écouter le groupe Square Circle et suis tombée sous le charme de son très charismatique chanteur, Julien. J'ai cherché des infos sur internet, mené ma petite enquête, dégoté deux vidéos Youtube mais pas de site internet, de page FB ou MySpace exploitable, et fini par lui envoyer un mail sur Facebook, où j'ai retrouvé sa trace. Dans la journée, j'ai croisé des têtes familières : un couple de mon immeuble qui comptent parmi mes chouchous, ma voisine rouquine du bout du couloir qui venait faire un tour en curieuse.

    Le soir, j'y suis retournée avec mes deux seuls amis du quartier et j'ai chopé le chanteur sur la pelouse. En plus d'avoir une énergie folle sur scène, il est absolument charmant, ce Julien. Il a été fort surpris que j'ai réussi à dégoter autant d'infos sur lui, et le coup de la recherche de sandwiches dans Londres l'a bluffé. C'est qu'il ne sait pas que je suis un petit reporter, le Julien, et têtue, en plus. J'ai ainsi appris qu'ils sortaient un CD en novembre et il a confirmé ce que j'avais deviné, à savoir qu'il vit à Londres.J'espère bien que Julien me tiendra informée, comme il l'a promis, de leurs dates de concerts car j'ai bien l'intention de les suivre.

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    J'aurai passé 3 jours dans la maison de la rue de la Vanne. Le dimanche, les proches se sont succédés pour les derniers moments dans la maison qui sera remplacée bientôt par un immeuble de bureaux. Le regard de Josette, retraitée qui vint là pendant des années, s'embua lorsqu'elle passa pour la dernière fois le portique de la maison. Les anciens propriétaires et les filles de la maison étaient là, eux aussi.

    Le soir, blessée par la bétise de 2 connards que j'ai eu le malheur de croiser, je suis aller mater un western devant un plateau de sushis chez un copain tout à fait charmant, lui. Et tant pis si, à l'heure où je suis rentrée chez moi, il me restait 4 heures de sommeil (il est 5h, Fiso s'éveille ...)
     

    Arti'Street

  • La femme-pansement

    Elle recontacte un collègue, perdu de vue depuis des années. Seule depuis quelques mois, déprimée, elle a besoin de se refaire un cercle d'amis avec lesquels sortir. Les siens ont tous fondé famille. Il répond à son mail d'un ton enjoué, visiblement enchanté de cette réapparition. Il est seul depuis quelques mois et déprimé, lui aussi.

    Ils se retrouvent dans un café, un soir de janvier. Il est moins séduisant que dans son souvenir. Tout à fait quelconque, même.

    Quelques soirées plus tard, elle se laisse embrasser, sans conviction. Les sens font le reste.
    Au petit matin, son regard brun est plein de gratitude. D'autres matins viennent jusqu'à celui où il la pique, une première fois. Elle encaisse le coup, espère que la lueur de ses yeux ne s'est pas ternie, ne dit rien. Il lui écrit des mails où il dit tout le bien qu'elle lui fait : "Tu m'as permis de rester un homme quand je me voyais comme une serpillère."

    Un autre matin vient où il ressent le besoin d'exprimer l'inutile, le superflu, le tacite : "Le jour où je rencontrerai quelqu'un, je te le dirai tout de suite."   
    Cette fois c'est trop. Quelques jours plus tard, elle met fin à leur relation. Reçoit un mail assassin, puis d'autres, qu'elle parcourt, sans comprendre. Ils ne sont pas restés amis, il ne lui a jamais pardonné. Pardonné quoi ?

    aime-toi et on t'aimera

    Le hasard la remet en relation avec un ami très cher, perdu de vue depuis des années. Ils se sont connus au lycée et sont sortis ensemble, de façon épisodique. Seule depuis quelques années, apaisée, elle s'est constitué un cercle de connaissances et ami(e)s avec lesquels elle partage de nombreuses sorties. Il l'appelle un soir, elle est très émue d'entendre sa voix, il veut la voir tout de suite.

    Le jeudi suivant, il s'avance vers elle devant la gare du Nord. Il est encore plus beau que dans son souvenir. Les boucles de ses cheveux noirs sont tissées de gris, les chagrins ont laissé sur son visage, autrefois poupon, de légères griffures, sa démarche est toujours aussi féline.

    Il est seul depuis quelques mois et dans le restaurant où ils se racontent les joies et les blessures des dix années écoulées, l'émotion est palpable. De retour chez elle, où il l'a déposée, elle reçoit un sms de lui : "I'm so excited !" Elle sourit de sa spontanéité, s'interroge quelques instants sur l'ambiguité du message et s'endort, le sourire aux lèvres.

    Quelques soirées plus tard, il la soulève enfin dans ses bras et l'embrasse. L'amour qu'ils se portent depuis si longtemps fait le reste.
    Au petit matin, son regard brun est mâtiné de gêne. D'autres soirées et d'autres nuits se suivent, où ils refont le monde et l'amour. Ses amis s'étonnent de cette relation qui dure mais n'évolue pas. Elle invoque leur attachement à la liberté, leur peur de l'échec. Pourtant, certains soirs, elle est triste et il n'est pas là.

    Un jour où le nombre de leurs nuits ensemble a atteint trois chiffres, il confie que sa solitude lui pèse. Il la câline, lui fait passionément et rageusement l'amour et elle pose enfin la question qui lui brûle les lèvres depuis plusieurs mois :"Pourquoi on n'a jamais essayé de faire un bout de chemin ensemble ?"
    Elle connaissait la réponse à sa question. Elle avait compris, depuis longtemps. Elle voulait juste être rassurée. Il sera à jamais son ami, et peut-être même qu'au soir de leur vie, ils se retrouveront enfin, qui sait ?  

    aime-toi et on t'aimera

    Elle recontacte un copain avec lequel elle s'est brouillée, il y a quelques années. Ils ne sont jamais sortis ensemble. Seule depuis de longues années, stabilisée, elle n'a plus grand-chose à se prouver, si ce n'est qu'elle peut encore aimer et être aimée. Il lui écrit un soir, propose de partager des sardines grillées dans un troquet de Ménilmontant. Elle trouve la proposition pleine de fraîcheur et accepte, ravie.

    Le vendredi suivant, il marche vers elle, sur un trottoir animé. Il est comme dans son souvenir, juste un peu plus cabossé.

    Dans le bistrot bondé où des musiciens chantent, les sardines sont savoureuse et la soirée pleine de simplicité, comme par le passé. Il sort d'une énième rupture avec la même femme, qu'elle connaît, il est déprimé et noie sa solitude dans le vin, comme par le passé. De retour chez elle, il monte pour un dernier café. Au moment de la quitter, il l'attire contre son torse et elle se laisse aller dans la chaleur de ses bras. Sa main caresse la peau dénudée au bas du dos, sa bouche cherche la sienne. Leurs solitudes désormais subies font le reste.

    Au petit matin, leurs regards débordent de tendresse. D'autres nuits se suivent, très vite, et des soirées collés l'un contre l'autre, à se câliner. Parfois l'ombre de l'autre femme voile le regard brun mais elle fait semblant de ne rien remarquer. Elle vit l'instant présent et le présent est bon dans ses bras.

    Il lui écrit de jolis mails où il dit que leur rencontre est capitale pour lui, qu'elle l'éveille, qu'elle lui manque, qu'il retrouve "un paradis perdu qu'il n'a jamais connu". Pourtant, il mentionne aussi l'autre femme, qu'il n'arrive pas à chasser de ses pensées. Elle savoure les jolis mots mais ne se laisse pas griser. Elle devine qu'il se raconte des histoires, qu'il essaie d'y croire; elle ne lui manque pas, tout au plus c'est une présence qui lui manque, celle de l'autre ?

    Un soir où elle est triste, elle lui écrit sa lassitude d'être celle qui console, reconstruit, répare. "Celle avec laquelle on aime passer un instant, une nuit, plusieurs, mais pas celle qu'on veut. Pas celle qu'on aime. Pas celle qui manque." Il ne relève pas. Qui ne dit mot consent.
    Un jour où sa boîte mail s'entête à rester vide, elle pressent qu'il est avec elle, qu'ils sont en train de faire l'amour. Elle appelle, sans succès. Le lendemain matin, elle envoie un mail et reçoit une réponse qui confirme son pressentiment de la veille. Faisant fi de son souhait d'anonymat, il a jeté leur relation à la tête de l'autre femme "pour la rendre jalouse, pour lui mettre tous ses défauts et ses erreurs sous le nez." Il lui demande de l'en excuser puis poursuit en lui donnant tous les détails de leur réconciliation passionnée.

    Elle ne l'a pas excusé. Elle déteste qu'un homme la fasse entrer en rivalité avec une autre femme. Pourtant elle souhaite qu'ils restent amis, mais plus jamais elle ne lui donnera l'occasion de l'utiliser.

    A force de se brûler les ailes, même un peu à chaque fois, il ne va plus lui en rester.

  • J., la bretonne qui n'aimait pas les pêcheurs

    C'est une femme de soixante-deux ans, très élégante dans son ensemble noir et blanc. Bien en chair, comme on dit, une jolie bouche fardée, un regard pétillant, un pendentif rosé autour du cou. J'ai beaucoup entendu parler d'elle mais la rencontre pour la première fois, ce soir.
    Elle a longtemps vécu en région parisienne et est revenue dans sa région d'origine il y a quelques années. Veuve depuis 9 ans, elle raconte qu'elle s'est inscrite dans une agence matrimoniale il y a quelques mois. Elle paie 1600 € par an pour qu'on la mette en relation avec des hommes. Le jour de son inscription, elle a passé la journée à pleurer parce qu'elle avait l'impression de tromper son mari.
    - Maintenant ça m'éclate, dit-elle. Moi qui me trouvais vieille et grosse, je plais. Ça fait du bien au moral.

    Bien sûr, nous, presque quadras célibataires, nous sommes très intéressées par ses anecdotes. Ça se passe comment pour quelqu'un de son âge ?
    Les yeux de J. pétillent derrière ses jolies lunettes colorées.
    - A chaque fois, j'ai droit au costume-cravate et au bouquet de fleurs fraîches, à part un.
    Il m'avait invitée chez lui. Quand je suis arrivée devant sa maison, y'avait une vraie décharge dans son jardin. Maintenant que t'es là, ma p'tite, faut y aller, que je me suis dit. Il avait une queue de cheval et un anneau dans l'oreille. Ça ne me plaisait pas. Je lui ai dit, il a répondu que l'anneau pouvait s'enlever mais la queue de cheval, non.
    L'intérieur de la maison était mieux que l'extérieur. Il demande ce que je veux boire mais ne sait pas faire le café. Je lui dis que s'il a ce qu'il faut, je vais me le faire.

    Après le café, il propose de me montrer les travaux qu'il a faits dans sa chambre. Voilà que je grimpe à l'étage et visite la salle de bains, les toilettes. A un moment, je me dis "Mais t'es vraiment une gamine ! Il a qu'à te bousculer et te culbuter sur le lit !

    J'ai tellement eu peur que je me suis précipitée pour redescendre et que je suis rentrée dans le placard au lieu d'ouvrir la porte de l'escalier.

    Finalement, on est restés copains. Il n'y a pas longtemps, il a trouvé une copine. Il paraît qu'elle a transformé la décharge en potager. Elle a bien du courage, c'est pas moi qui lui aurait fait un potager dans ce merdier !  


    Un autre, veuf et professeur de sexologie, me dit qu'il aime les fortes poitrines parce que ça lui rappelle sa femme. Ah ben il était bien tombé celui-là. ! Je m'étais planquée derrière ma veste, j'ai même pas osé enlever.


    Je devais aussi rencontrer un agriculteur mais j'ai refusé. Qu'est que j'en aurais fait ? On n'a jamais vu le cul d'une vache dans la famille !


    Y'en a un, "chef d'entreprise" sur sa fiche. Si ça se trouve, il avait 1 employé et demi.  Il me prévient : "J'ai fait un AVC il y a quelques années. Je suis paralysé d'un côté mais le reste marche très bien. Ça marche même toute la journée !"


    Ils m'en ont présenté un autre. Retraité hospitalier, disait sa fiche. Finalement, il était cuistot à Henri Mondor. Je sais pas ce qu'il sont , ils m'envoient que des cuistots alors que je déteste la cuisine !


    Samedi, j'ai rendez-vous avec un ancien pompier de Paris. On s'est appelés, il bégaie. Ça va pas aller, je vais finir les phrases à sa place. Mais je ne peux pas le dire au type de l'agence, il bégaie aussi !

    Ah, de toute façon, moi je ne veux pas y aller pour la bagatelle. Ça fait 9 ans que j'ai rien fait !
    "C'est quoi la bagatelle ? demande le seul homme de la tablée. "Ben, un plan cul !" ne puis-je m'empêcher de répondre.  Nus éclatons toutes les quatre de rire. Lui plonge le nez dans un magazine, presque gêné.

    Il est étrange de constater à quel point cette génération assume mal sa solitude. Ils préfèrent payer un intermédiaire pour trouver chaussure à leur pied, visiblement mal à l'aise dans cette démarche. Nous à notre âge, on estime qu'on n'a pas besoin de payer pour trouver un mec. Boug' raconte qu'elle connaît un homme de l'âge de J. qui cherche l'amour sur internet et collectionne les aventures. Entre l'agence matrimoniale qui coûte la peau du cul et les catalogues éphémères sur internet, quelle est la meilleure solution, s'il y en a une ?

    Quoi qu'il en soit, et même si elle a peu d'espoir de trouver un homme qui satisfasse ses nombreuses exigences, elle s''est fait plein de copains, son téléphone sonne toute la journée, elle n'achète plus de fleurs, a repris confiance en elle et a plein de choses à raconter. La preuve, pour notre plus grand plaisir.

  • Chez Walczak

    Walczak.jpgQuand je remontai la rue Brancion en direction de la station de tramway, la porte de Chez Walczak était close. Pour ce soir, je garderais mes questions pour moi.

    C'est un autre moustachu qui lèverait le mystère, le lendemain :
    - Pap's, j'ai découvert un endroit, je ne savais pas du tout que c'était là ! Juste à quelques mètres de ton ancien boulot. La Ruche, tu connais ? "
    Sa réponse me sidéra.
    "Bien sûr que je connais, j'y avais un copain sculpteur et un autre, peintre. Et toi aussi, tu connais, je t'y ai emmenée quand tu avais 16 ans, mon copain nous avait tout fait visiter".
    "C'est pas vrai ?? Merde ! J'en ai aucun souvenir !"
    "Ben oui, mais t'en avais rien à foutre, à cet âge-là ...Et maintenant, je n'y ai plus de contact."

    Quelle déveine ! Dire qu'aujourd'hui, je rêverais qu'on m'ouvre les portes de ce mystérieux endroit ...
    Je lui racontai la suite de mon exploration. C'est fou comme on en sait peu, finalement, sur les gens qu'on aime.

    Non seulement mon père connaissait le bistrot de Walczak mais ils étaient copains ! Il me raconta leur amitié :
    - Walczak était un ancien boxeur, il avait combattu contre Cerdan et Sugar Ray Robinson. C'était un Polonais qui avait commencé dans le Pas de Calais. Son bistrot était fréquenté par Brassens, Brel et bien sûr, Marcel Cerdan et Edith Piaf.
    Mon père décrivit le bistrot où pas un centimètre de mur, couvert de photos, affiches et articles sur les boxeurs, n'était libre.
    - Quand j'y allais, il sortait tous les artices qu'il avait gardés sur ses combats, des coupures de Paris-Match et autres. Un soir, il me les montrait pour la énième fois "Là c'est Cerdan, là c'est untel et là, c'est mon copain Mamadou."
    Mon père leva un  sourcil.
    "Mamadou ?"
    " Ben oui, mon copain Mamadou, c'était un prof de boxe."
    " Oui, c'était même MON prof de boxe à Roubaix", répondit mon père.
    "Si tu retournes dans le Nord, salue le de ma part".

    Mon père avait appelé son frère, resté dans la région. Mamadou était mort depuis plusieurs années déjà. Un jour que Walczak lui demandait s'il avait eu des nouvelles de Mamadou, mon père n'avait pas eu le coeur de lui dire que son ami était mort. "Oui, il va bien", avait-il répondu.

    Un soir, le vieux Walczak était mort, lui aussi. Le bistrot avait fermé pendant quelques années et puis ses enfants l'avaient rouvert, en l'état. Ils n'avaient pas touché aux souvenirs de leur père.
    J'ai cherché des informations sur le champion Walczak et j'en ai trouvé beaucoup. J'ai également trouvé mention d'un Mamadou mais je ne suis pas sûre qu'il s'agisse du prof sénégalais de mon père.
    Aujourd'hui, le bistrot de Walczak, qui à ma connaissance est tenu par sa petite-fille, n'est pas ouvert aux passants. Il faut montrer patte blanche, à défaut de gant de boxe, pour franchir ce sanctuaire chargé de sueur et d'amitié.  

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    J'étais heureuse d'apprendre toutes ces choses sur mon père. S'il vivait encore à Paris, on irait boire des bières dans d'authentiques bistrots et j'écouterai les souvenirs et les anecdotes du quartier, comme Nicolas le fait si bien.

    Des articles sur Walczak : , et encore là.

    Prochaine mission : y entrer. Le feuilleton continue !

  • Le 15ème arrondissement de ma jeunesse

    Je commence mon parcours à la station de tramway Brancion, lequel n'existait pas lorsque je vivais là. Après un coup d'oeil au commerce qui a remplacé l'étroite échoppe de Joseph le cordonnier, un vieillard au regard voilé, qui tatait mes chaussures d'un main tremblante et pourtant sûre, je descends la rue Brancion, où les commerces se sont implantés, et m'égare déjà dans la rue Chauvelot.

    La rue Chauvelot n'a gardé que quelques traces de son passé, comme ces treuils sur la façade d'une ancienne boucherie, mais elle cache de jolies surprises, pour peu qu'on s'y aventure.

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    Rue Camulogène - général gaulois, chef des Parisii et défenseur de Lutèce- , déjà, la verdure borde les abords de l'ancienne petite ceinture et tout de suite à droite, l'impasse du Labrador cache, parmi beaucoup d'autres,  une petite maison envahie par la végétation, dans laquelle je suis déjà venue. Un blogueur un peu culotté a pu pénétrer dans ces jardins cachés.

    Habite-t-il toujours là, ce personnage, acteur intermittent, buveur impénitent et noceur accueillant bien volontiers les musiciens dans sa maison ? La végétation envahit la courette et pas un bruit ne s'en échappe. Je le salue silencieusement, de la part de son vieux copain.

    La boucherie où ma mère allait faire ses courses a disparu. Je jette un oeil à la voie ferrée désaffectée. L'abandon de la Petite Ceinture a toujours soulevé incompréhension et agacement en moi. Après la polémique sur sa réhabilitation pour accueillir le tramway, finalement abandonnée et imposé une dizaine de mètres plus haut, je m'étonne que personne ne songe à y aménager une promenade, comme celle qui ravit les promeneurs du 12ème, le dimanche.

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    Balayant mes questions (je ne suis pas là pour m'énerver, hien ?), je continue ma descente. La petite boutique de tourtes gersoises met la clé sous la porte et brade ses produits et son matériel. Il y a bien longtemps que la Petite Alsace et Le Nil ont fermé boutique, eux aussi, et les restaurants dans le quartier changent de nom comme de saison. Il en est un qui résiste à la bobohisation du quartier, c'est le Café du Marché, aux murs couverts d'affiches de boxeurs et plus loin, la devanture jaune comme un soleil du rade "Aux Sportifs Réunis - chez Walczak " qui arbore en devanture un portrait de Brassens sur sa guitare et un autre de boxeur. Note à moi-même : il faudra que j'éclaircisse le mystère de ce culte voué à la boxe, dans le coin.

    A l'angle de la rue Brancion et de celle des Morillons, le Cent Kilos, jadis plutôt sordide, a fait peau neuve et s'est trouvé un nouveau voisin, les Tontons, qui sévit aussi dans la rue de Dantzig et à détrôné l'ancien bucolique "Le Triporteur". Mais je réserve ce coin à la suite de ma visite.

    Pour l'heure, j'emboîte le pas au célèbre moustachu, poète sétois amoureux des chats, qui vint s'installer à la mort de sa Jeanne et jusqu'à la sienne propre, rue Santos-Dumont. Par le passé, je suis venue m'égarer ici, cherchant une plaque, un signe. Rien. J'en étais repartie penaude. Cette fois, je me suis documentée avant de partir de chez moi et je découvre le n°42, au milieu d'un ensemble assez ravissant de maisons meulières qui s'étirent des numéros 36 à 52.
    Cependant, il ne faudrait pas rebrousser chemin maintenant. Car à gauche, une ruelle pavée qui ne mène nulle part sinon au calme est à découvrir;  c'est la villa Santos-Dumont, où une petite fille joue.

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    Après cette échappée bucolique, je rejoins l'angle des rues Brancion et des Morillons où un fier équidé rappelle qu'ici, avant le parc qui porte le nom du poète venu de Sète, se dressaient les abattoirs de Vaugirard. D'ailleurs, le marché aux livres anciens qui se tient chaque dimanche abritait autrefois un marché aux chevaux.
    A l'entrée du parc, deux superbes taureaux, déplacés du Trocadéro jusqu'ici, rappellent aussi ce passé.

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    Dans la rue de Cronstadt, le Veau D'or a laissé la place à un restaurant plus moderne mais heureusement, le Bélier D'argent, lui, est toujours là et je salive devant sa carte. Il y a des années que je n'y suis venue et l'assiette de desserts géants comme dans mon enfance me laisse rêveuse (on ne se refait pas, hein !)


    A l'angle des rues Morillons-Dantzig, j'hésite : droite ou gauche ? Je décide de remonter la rue. Se pourrait-il que l'endroit que je cherche se trouvât dans cette ruelle juste derrière Le Dantzig, où mon père m'avait amenée, toute jeune fille, faire réparer ma voiture qu'un bus de la RATP avait prise pour une toupie ?
    Hé bien oui. Incroyable ! C'est bien là, passage Dantzig, que se trouve La Ruche, ateliers d'artistes créé par Boucher.

    Cet endroit, ainsi nommé parce qu'il contient une soixantaine d'alvéoles où la création bourdonne, hébergea, au temps où Montparnasse concurrençait Montmartre, des artistes aussi illustres que Marc Chagall, Jacques Chapiro, Fernand Léger, le douanier Rousseau, Ossip Zadkine, Chaim Soutine. On y vit aussi Matisse, Modigliani, Blaise Cendrars et Brancusi, que je suis depuis sa Roumanie natale. La Ruche, sauvée in extremis de la destruction, abrite toujours des artistes mais elle n'est plus ouverte au public; on peut la visiter en prenant rendez-vous ou lors de journées exceptionnelles.

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    Je retourne sur mes pas et m'octroie une pause au soleil - il est rare, profitons-en - dans le parc que je n'ai fait que contourner jusqu'alors.

    Rêvant à ces années déjà lointaines où j'amenais, traînant les pieds, ma petite soeur y jouer, je prends un cliché de cet autre témoin du passé viandard du parc : le beffroi qui abritait la vente à la criée.

    Sur un banc, face à lui et à un jet d'eau las et discontinu, je rédige ce billet avant d'aller m'offrir un petit verre chez Walczak et, espérons-le, glaner quelques confidences sur les boxeurs. J'ai répéré, tout à l'heure, sur son pas de porte, une moustache qui doit avoir l'âge de Brassens. Gageons qu'elle chuchotera quelques souvenirs. 

    brassens,rue brancion,rue de dantzig,rue santos-dumont

    Peu de gens connaissent ce coin du 15ème, populaire et longtemps laissé à l'abandon. J'espère que la balade dans ce quartier qui est cher à mon coeur vous a plu.

    Les mots du jour : beffroi, campanile et clocher. Pourquoi l'un ou l'autre, tout est expliqué ici.